Édouard

par Annie Cloutier

Dès sa naissance, Édouard est un bébé exigeant. Elle ne l’admet pas sur-le-champ. Pendant plusieurs semaines, elle s’accroche à la conviction qu’il est un petit garçon heureux, qu’il s’adapte au monde des vivants, qu’il embrasse la vie à bras-le-corps, se fond avec délectation dans les plaisirs et les jouissances qu’elle est en mesure de lui procurer, que ça va lui passer. Il le faut! Elle a tant désiré ce bébé. S’est préparée à sa venue, veut tout lui donner, l’allaiter, le baigner de baisers, être une mère meilleure encore qu’elle ne l’a été pour Loup. Mais cet enfant-ci, sans crier gare, se révèle une intrigue. Alors que Loup est un cadeau parachuté dans sa vie dont elle jouit, émerveillée, depuis cinq années, Édouard est un projet envers lequel elle a des responsabilités.

Il est né hurlant de colère. Il faut bien le dire : elle lui en a voulu. Il lui aurait paru préférable que dès les tout premiers instants, il baigne avec elle dans l’exultation de l’accouchement, dans la déferlante d’amour, dans la félicité.

Olivier et la sage-femme, dans le fond de la pièce, ont commenté ses vociférations comme un étalement de vigueur, comme une indignation légitime et compréhensible. Dans tous les cas, ils ont référé à des codes antiques pour interpréter le cri d’Édouard.

-Il sait ce qu’il veut, ce petit garçon. Il va aller loin avec de tels poumons.

Le fait est qu’elle s’est ralliée avec reconnaissance à leur regard posé sur son bébé. Édouard est né défiguré par la fureur. Et la terreur. Mais elle n’a pas voulu s’en inquiéter.

Sur les photos de la naissance, elle a ses yeux ronds de madone, ses longs cheveux blonds mollement tirés vers l’arrière, son regard adorateur. Qu’elle a désiré et attendu cet enfant! Le temps s’est figé. Elle n’a plus qu’à le tenir dans ses bras, qu’à lui insuffler l’amour, qu’à le rassurer à chaque instant.

Je suis avec toi. Je t’aime. Je suis là.

On ne le voit pas, lui, sur le cliché, petit tas de couvertures crème qu’elle a choisies avec soin pour l’emmailloter.

Loup était rentré pour dîner, approchant son petit frère sur la pointe des pieds, consciencieux, mais à vrai dire, déconcerté. Pas gagné d’avance, en tout cas. Il s’était assis sur le lit à côté d’elle. Olivier avait installé un rempart d’oreillers. Loup avait tenu son petit frère endormi.

Ô moments sublimes, magnifiques, éternels!

Le silence.

La familia.

Très vite, néanmoins, il n’en est rien resté. Édouard crie la nuit. Il crie le jour, aussi. De l’aube au crépuscule, il crie.

*

Édouard a hérité du caractère difficile de sa mère. Bébé, il hurle constamment pour téter. Il est glouton, réclame sans fin le liquide chaud, les calories. Mais c’est de sécurité et d’amour absolu, exclusif, dont il éprouve le besoin le plus impérieux. Elle accourt, le sein chaud, exténuée, brisée par ce bébé qu’elle désire plus que tout adorer et qui se révèle un tyran exigeant.

-Le monde ne lui plaît pas, remarque-t-elle un jour, déconcertée.

-Mais si, voyons! rétorque Olivier.

Mais le visage d’Olivier est préoccupé. Sa chevelure, hirsute. Il ne s’est plus coupé la barbe depuis… Depuis avant Édouard.

Douze jours. Il a douze jours. Et déjà elle comprend, ne peut plus nier, est percutée de plein fouet par cette idée qu’elle n’arrive pas à le rendre heureux, qu’elle ne lui convient pas. La venue à maturité de cet enfant va prendre la forme d’une lutte, d’un corps-à-corps insatiable, intransigeant. Elle est la mère. L’adulte. Toujours il lui appartiendra de se prendre les coups dans la gueule, de réprimer sa frustration, d’opiner du bonnet, d’acquiescer. Il faudra se lever la nuit pour apaiser Édouard. Flatter son petit front plissé par l’angoisse. Le porter contre son cœur. Renoncer à la quiétude. Manifester de la patience. Chuchoter. Sécuriser.

Pour que son fils sache qu’il est aimé sans condition, qu’il a sa place dans le monde et qu’il a le droit d’être tel qu’il est.

Elle voit venir les longues années de psychanalyse, ses tournoiements sans fin autour de l’indicible et de l’inconcevable. Ses échappatoires et ses esquives devant le miroir : je suis lui. Il est moi. Ce qu’il réclame de moi est le retour exact de mon besoin de lui. Mais je ne veux pas le savoir. Je ne veux pas le voir.

*

-Voici ce que nous allons faire, énonce Olivier. Je vais promener Édouard pendant que tu prends une longue douche et que t’installes avec un bon roman dans le divan.

-Non! Ne le promène pas dehors! Il va ameuter le quartier entier!

-Il l’ameutera. Toi, tu vas te reposer.

-Donne-le-moi plutôt. Je vais l’allaiter.

-Non. Tu fais comme je te dis. Je vais sortir avec Édouard pendant quelques heures. À notre retour, nous allons mettre Édouard dans le petit siège de voiture et faire une promenade tout le monde ensemble, avec Loup. Notre famille a besoin de structure. Édouard va devoir s’habituer.

Il s’agit de l’une de ces occurrences où Olivier s’est comporté en chef de famille. Ton de commandement péremptoire. Sans la consulter. C’est lors de moments tels que celui-là que son amour pour lui s’est enraciné définitivement. Le sentiment de pouvoir compter sur lui. Sa solidité.

*

-T’arrêtes pas de dire que j’étais un mauvais bébé, reproche Édouard, désormais.

-Je n’ai jamais dit ça! Franchement!

-Oh que oui. Tu l’as dit.

-Tu étais un bébé… exigeant.

Mais l’était-il? Ne s’agit-il pas d’une fable qu’elle a inventée dès le premier instant? N’est-il que ce qu’elle a voulu qu’il soit? Exigeant… à son instar?

-T’es jamais contente de moi.

*

Onze ans est un âge si tendre pour médicamenter un enfant. Il lui arrive néanmoins d’appeler la pharmacothérapie de ses vœux. En première année, ils ont rendez-vous chez la psychologue. Puis en troisième. En quatrième. Pourvu que ce soit neurologique. Qu’il existe une pilule en mesure de l’apaiser.

Mais les années passent et on ne diagnostique rien de malformé chez Édouard.

Pendant ce temps, Édouard subit nuitamment la torture, soir après soir. Cauchemars de la taille de l’univers. Les planètes voguent, se percutent, partent dans tous les sens, comme sur une table de billard.

Son petit visage furieux, mais blême, au déjeuner.

-Tu veux que le monde soit plus facile, n’est-ce pas, Édouard?

-Je m’en fous du monde. Je veux juste qu’il soit plus facile pour moi. Je m’en fous des autres.

Ce n’est pas moi, parvient-elle à songer. Je ne suis pas à l’origine de cette souffrance. Les mères ne causent pas tout.

*

Le supplice du miroir, toutes ces années. Elle bouille de colère et d’incompréhension devant le regard placide de sa psychanalyste. Elle assène le miroir de projectiles pour qu’il se fracasse. On est quoi si on n’est pas une bonne mère? Si on rend son enfant malheureux? On est quoi si on est mauvaise, impatiente, incapable de tolérer l’angoisse de la chair de sa chair?

Sans coup férir, le miroir se tient droit. Répercute l’angoisse. La lui renvoie.

Il y a des moments, pendant ces années, où elle va jusqu’à se dire qu’Édouard se porterait mieux si elle n’existait pas.

*

Et puis, un jour, Édouard entre au secondaire et il semble aller mieux. Les choses, inexplicablement, se tassent. L’anxiété s’atténue.

Peut-être que c’était son cercle d’amis du primaire. Peut-être qu’il souffrait d’une allergie mystérieuse qui s’est dissipée avec la puberté. Peut-être qu’il se sent enfin en sécurité. Qu’il a cessé de craindre les comètes perdues et les zombies. Peut-être que son émotion grande comme le monde avait besoin d’être canalisée. (Par qui? Par quoi? Qu’est-ce qui a changé?) Peut-être qu’il a choisi d’être heureux.

Elle, elle est allée jusqu’au bout de sa psychanalyse, qui est maintenant terminée. Elle a pris des décisions importantes au sujet de la façon dont elle entend mener sa vie. Elle se sent mieux, beaucoup mieux, plus calme. Elle va jusqu’à faire sienne une vision bienveillante d’elle-même : une mère attentive, présente, idéale, même. Idéale pour Édouard, à tout le moins. La meilleure mère et le meilleurs fils dont ils puissent rêver tous les deux.

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La suite d’Édouard : Confession amoureuse.

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