Sexe, apparence et fouillis mental

par Annie Cloutier

Tout, absolument, s’est dichotomisé. Elle se tient devant le miroir, affronte la harpie. Le faisceau cru de l’automne perce les traces de doigt dans la fenêtre. Les cheveux jaunes pendent lamentablement. Les épaules viriles, les bras énormes – comment font les femmes encore plus grosses, plus vieilles, plus pauvres, plus laides? Elle se raisonne, comprend bien qu’elle n’a pas le droit de se plaindre, même si elle perd l’espoir d’une certitude, d’une évaluation concrète de sa crédibilité en tant que corps. Elle a mal à l’épaule, elle se gratte, elle a des boutons dans la tête. Elle exagère. Au Starbucks sur la rue Maguire, les filles de Jésus-Marie se dandinent sur leurs échasses, le regard sulfureux, leurs douces lèvres pleines qu’on a envie de croquer. Il n’y a rien d’autre à faire, rien d’autre que de s’activer, remplir les cases de la vie parce qu’on est dans un monde qui doit performer. Elle veut s’assoir, être grosse et s’écraser. Elle veut être une vache dans un champ, une tête bovine, un point infinitésimal dans le cosmos qui n’est pas régi par les lois absurdes du temps – pas de saisons, pas d’âge, pas d’enfants qui sont sur le point de réclamer les clés du char. Ne surtout pas s’accomplir, parce que ça ne veut rien dire. Mais elle veut aimer, aussi. Aimer Olivier comme jamais on n’a aimé. Être la championne de l’amour, rafler toutes les médailles du sexe mille fois performé. Parce qu’elle est loyale, attachée à lui, et que c’est le seul thrill qu’elle puisse espérer. Le forcer à ne désirer qu’elle. Triompher sur ce plan. S’ériger en modèle absolu d’amour éternel et de fidélité. Le prendre par le menton, le tourner vers elle, demander à quoi tu penses? Qui tu regardes ainsi? Cette fille-là, est-ce qu’elle te fait bander? Et pourquoi tu penses rien qu’à ça sitôt que j’ai le dos tourné? Il ne sait pas de quoi elle parle. Il le jure ses grands dieux. Et – oui – il l’aime, il l’adore, il la désire, elle exclusivement depuis toutes ces années. Jamais ça ne flanche, jamais ça ne diminue. Même si on est supposée croire – même si tout, partout, tout le temps, est fait pour qu’on sache que notre homme va un jour nous tromper, que c’est sa nature, son droit, son intégrité – et caprice immature d’espérer déjouer la fatalité. Elle porte le poids d’un corps adulte depuis qu’elle a arrêté la gymnastique et qu’elle a dix-huit ans. Jamais elle n’a eu les jambes et la grâce de Nastia Liukin. Il lui semble que déjà sur le podium de Santiago, en 1990, c’est à un truck de dix tonnes qu’ils ont remis trois médailles d’argent et une de bronze, au saut de cheval, ex aequo avec Candy de Soto qui s’entraînait à Toronto. Si elle enfile des bottes noires lustrées aux talons de trois pouces, si elle s’applique à ajuster les jarretières dans les mailles des bas-filets, si elle harnache sa chaire, si elle se maquille… Et puis il y a la question de la vulve. Ce sexe dont elle ne peut imaginer qu’il ait pu jadis passer inaperçu dans un léotard et qui a donc pris de l’ampleur lui aussi depuis qu’elle n’est plus une petite fille d’une blondeur pâle qui exécute des cabrioles insouciantes entre les barres. Quand cela s’est-il passé? Ce sexe est la raison secrète de son absolue fidélité. Jamais il ne devra être vu d’un autre homme qu’Olivier. Et pourtant il arrive chaque jour que des regards se tournent sur son passage, que des hommes la désirent, que des femmes l’envient. Jamais elle n’arrive à faire sens de cette dichotomie. Humiliée, certains jours, de sa chaire boutonneuse et striée, de ses cuisses et des bourrelets de son ventre lorsqu’elle est assise sur la toilette, de ses gros seins qu’elle ne se résout pas à ranimer au collagène pour qu’ils se dardent dans des bonnets 32C. Incapacité à dénicher les vêtements adéquats, alors qu’elle n’a pas le luxe de pouvoir se tromper étant donné le budget serré, les efforts que la famille entière a dû concéder pour qu’elle puisse lancer son entreprise. Et puis en même temps : le désir insatiable d’Olivier, ses mains sur elle, ses textos, ses œillades, ses allusions, j’ai hâte que les enfants soient couchés, tu veux qu’on installe un poteau dans la chambre à coucher? Le sexe, le sexe, l’évocation du sexe à longueur de journée, mais rarement être en mesure de le performer. Et puis également : ce qu’on dit d’elle, ce qu’on écrit sur elle, ce qu’on s’exclame quand on la voit : tu es donc bien belle, la belle jeune femme de 39 ans, superbe blonde, superbe yeux bleus, superbe… eille! Les gens ne disent-ils que cela? À tout le monde, de toute apparence? Le disent-ils aux femmes laides? T’es donc bien belle! Est-ce seulement une chose qu’on dit? Passe-t-elle sa vie, elle, à dire aux gens qu’ils sont beaux? Oui. Elle le fait. Parce que les gens sont beaux. Elle le pense vraiment. Mais à elle, les gens lui disent qu’elle est belle parce qu’ils ne savent pas quoi dire d’autre, parce qu’il faut bien dire quelque chose, que ça fait plaisir et qu’on se fait apprécier quand on le dit, mais personne n’en est vraiment persuadé et quelle importance au fond. Le problème, c’est qu’elle y croit, et en même temps pas, et cela la tourmente, et cela lui est incompréhensible, impénétrable, cela scinde son univers en deux et alors les voix s’élèvent et elle en a pour des semaines à s’en remettre. Être une belle femme, se promener en tant que telle, en avoir conscience, dominer le monde et savoir qu’elle plaît. Et être laide. Raser les trottoirs, rentrer les épaules, surtout ne pas commettre le ridicule de se penser plaisante ou agréable, surtout ne pas prétendre à l’attention ou aux regards, ne pas se prendre pour une autre, c’est pas parce qu’un gars de la construction te fixe et te force à rougir que ça veut dire quoi que ce soit – ça veut dire que c’est un maudit colon et que les femmes ne sont encore que des objets – ne jamais oublier qu’il suffirait d’un commentaire sur son blogue, d’une remarque odieuse, « tu veux te faire dire que t’es laide? Criss, tu l’es! Ça va-tu mieux, là? » et que la véritable game se joue parmi des femmes botoxées et épilées, entre de sexes tailladés, entre des ongles manucurés, entre des Mariloup Wolfe et des Véronique Cloutier. Elle ne fait rien de cela, ne dépense rien, ne croit en rien de ces rites à peine rassurants, ses ongles sont courts et rongés, il est hors de question qu’elle se restreigne sur le plan alimentaire, il lui faut tant de calories pour passer à travers ses journées et au moins subsister! Et puis à cela non plus, aux régimes, aux diètes, au contrôle du sel et des oméga-3, elle n’y croit pas vraiment, pas plus qu’aux baumes, aux onguents, aux flacons lilliputiens qui contiennent des crèmes antirides, soi-disant – on n’en sort pas. Olivier veut baiser, mais c’est parce qu’avec une autre, il n’ose pas. Ils ont eu cette discussion des dizaines de fois. Ou plutôt elle l’a eue et il a écouté, patient, se demandant discrètement s’il était temps de passer la tondeuse ou si la neige devait être jetée en bas du toit. Elle prend tout trop au sérieux. On en revient toujours là. Si elle ne complique pas cette chose qui est entre eux, si l’un d’eux ne se commet pas enfin dans cette aventure extraconjugale qu’ils évoquent pour se conter des peurs depuis des années… la vie va être longue en maudit. Il va falloir se contenter du flou, de l’incertitude, des hauts et des bas angoissants. D’autres jours, par contre, elle se dit : il s’agit d’un miracle merveilleux que je l’aime et qu’il m’aime et que nous parvenions depuis tant d’années à ranimer la flamme à intervalles réguliers et à être heureux – merveilleusement heureux – l’un près de l’autre et pour l’éternité.

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Dans une certaine mesure, ce texte constitue le contrepoint de Ma beauté.

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