La liste de nos privations

par Annie Cloutier

Ce que nous n’avons pas

Des iphones.

Un spa.

Un cinéma maison.

Des brunchs dominicaux au Concorde ou au Château Bonne Entente.

Un chalet.

Le câble. Des postes de télévision.

Un postdoctorat à Harvard.

Des billets de saison de quoi que ce soit, théâtre, opéra ou baseball des Capitales.

Un mariage au Ritz Carlton.

Une X-Box. Une Play Station III. (Ou est-ce qu’ils sont rendus à IV maintenant?)

Des repas surgelés de Deux gourmandes et un fourneau ou du Choix du Président.

Des fins de semaines familiales en ski alpin.

Expo Québec, Village Vacances Valcartier, Zoo de Granby.

Une laveuse à chargement frontal de deux mètres de haut.

Une teinture de qualité, appliquée par un coiffeur, dans mes cheveux. (Sérieux, c’est ce qui me manque le plus dans mon mode de vie.)

Une vie centrée sur la productivité.

Des cours de hot yoga, de tai chi.

Des cours de guitare basse, de plongeon, de basketball, de hockey ou de tennis pour les garçons.

Une personne de ménage.

Un gourou, une gestionnaire financière, une coach de vie.

Nous ne sommes jamais les premiers à avoir vu les films à succès.

Nous ne faisons pas avancer l’égalité entre les femmes et les hommes de manière flamboyante et évidente.

Des sous-marins Subway une ou deux fois par semaine dans la boîte à lunch.

Une maison comme dans Canadian House and Home.

Un budget beauté, entraînement, vêtements.

Des citrouilles en plastique gonflable et de la toile d’araignée en canne dans notre jardin en automne. Même si « les enfants aimeraient ça ».

Des vélos de compétition. Des cuissards et des t-shirts commandités rutilants.

Une deuxième voiture.

Un mode de vie flamboyant, des horaires serrés, une existence trépidante, des ambitions impressionnantes.

La volonté inébranlable de gérer notre temps pour en extraire « le maximum ».

La perspective d’une retraite de rêve, de luxe, dorée.

Nous ne sommes jamais allés dans le Sud.

Ni chez Walmart

Ni chez Costco.

Ni chez McDo.

Ni chien, ni chat, ni perruche, ni lapin, ni poisson rouge.

*

Ce que nous avons

Du temps.

Une fratrie. Trois frères qui se chicanent constamment. Mais qui se soutiennent aussi.

Une Hyundai Touring 2010. (Paraît pourtant que passé deux enfants, une petite voiture ne suffit pas.)

Un quartier tricoté serré. (Paraît qu’ailleurs, ça n’existe plus.)

Une Wii 2008. (Paraît que c’est vraiment dépassé.)

Le soutien inconditionnel de mon conjoint dans tout ce que j’entreprends. (Et vice versa.) Le temps de cuisiner le matin en écoutant la radio.

onf.ca, tou.tv

La promenade de Champlain, juste en bas de chez nous.

Une bonne santé, une hérédité favorable, de fortes constitutions.

Une bibliothèque de quartier bien garnie où les employées nous connaissent par notre prénom.

La corvée ménagère du samedi matin. Tout le monde est tenu d’y participer. Sans excuse et sans exception.

Des journées pyjama à profusion.

La rue Maguire. Des commerces de proximité.

Un couple uni.

Une corde à linge.

Des écoles publiques de qualité.

Michelle et Jean, nos producteurs de légumes bios, que nous connaissons depuis 10 ans et qui sont devenus des amis.

Le rire des petites filles du quartier jouant au parc devant chez moi.

Un mari qui a appris à tout faire lui-même en matière de rénovations.

La possibilité de faire ses devoirs en rentrant de l’école, à trois heures et demie, sur la table de la cuisine en mangeant sa collation.

Une mère qui peut apporter ses vêtements d’éducation physique à l’école à 10 h le matin lorsqu’on les a oubliés.

(Cette merveilleuse tête blonde penchée sur son pupitre en plein milieu de l’avant-midi. Son visage qui s’éclaire lorsque sa professeure l’avertit : « Casimir, tu as de la visite! »)

Un mariage à la maison, en 2012, entourés de quelques amis.

Des études solides, dans des domaines qui nous plaisent. Des occupations professionnelles plus ou moins lucratives, mais dans lesquelles nous nous déployons au mieux.

Des souvenirs des voyages que nous sommes parvenus à effectuer au fil des années.

La satisfaction de contribuer à notre façon à un mode de vie plus lent, plus simple, plus équilibré financièrement, plus soucieux de l’environnement.

Jouer au hockey dans la rue, avec les voisins.

Une santé psychologique solide, alors qu’il s’en est fallu de peu, à une certaine époque de ma vie, que je devienne une femme dépressive et affolée.

Nous incarnons le droit de chaque personne, et de chaque femme, à vivre sa vie telle qu’elle l’entend. Le féminisme autrement.

La liberté sans prix de faire ce que je veux, quand je le veux, comme je le veux.

Oui, voilà le luxe ultime, la chose la plus extraordinaire que nous nous soyons payée : une mère qui n’est pas obligée de travailler contre rémunération.

*

Témoignages de mères au foyer extraits de mon mémoire de maîtrise :

« Ça aussi, c’est quelque chose qu’on me dit souvent : « Ah, ben t’es chanceuse de pouvoir faire ça. » Oui, c’est vrai. Si mon chum avait 20 000 par année, je ne pourrais pas. Sauf qu’on a fait des choix aussi. On a acheté une maison en bas de  95 000 puis on est dans les travaux depuis huit ans. On s’est mis à acheter tout usagé, puis on a changé notre manière de vivre, puis ça tombait bien parce que ça correspondait de toute façon avec mes valeurs à moi. » (Sylvie)

« Par contre ça a un prix, là. Je m’excuse, mais je veux juste dire quelque chose là-dessus! La qualité de vie, y a plein de monde qui me disent : « Mais t’es chanceuse d’être à la maison, toi! » « Ah, mais ça coûte 20 000 piasses par année. T’as juste à te le payer. » C’est pas une question de chance. C’est une question de choix. Moi, j’ai une minoune dans la cour, puis je pars pas dans le Sud l’hiver, puis je m’habille au Village des Valeurs. Puis c’est un choix que je suis contente de le faire, là! J’en suis fière, mais dites-moi pas que je suis chanceuse! » (Émilie)

(Les prénoms sont modifiés.)

*

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Le genre d’atmosphère qui règne à la maison… Organique et relâchée. Tâches accomplies au quotidien pour que mon monde soit heureux et en santé. Rien n’est plus simple ni plus satisfaisant, au fond. Je suis bien dans ma vie.

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