Gymnastique

par Annie Cloutier

Et puis, quand elle a eu dix ans, ses parents se sont séparés. L’espace d’un été, tout a dégringolé. Avec sa mère, elles ont déménagé dans un appartement du quartier Saint-Jean-Baptiste. Son père s’est installé à Montréal et elle ne l’a plus revu que de loin en loin. Pendant ce temps, Sylvianne, sa sœur, s’est tordu la cheville à Edmonton, lors des championnats canadiens. Elle se préparait à être sélectionnée par l’équipe olympique de gymnastique depuis plus d’une décennie. La vie familiale entière révolutionnait autour de ce projet. Or, voilà que Sylvianne, cette grande sœur mythique, était rentrée à la maison après s’être entraînée dans l’Ouest depuis cinq ans, qu’elle avait engraissé de quinze livres et qu’elle refusait de s’inscrire au cégep. Voilà surtout qu’elle était devenue l’entraîneure attitrée des atomes pré-olympiques de Québec, l’équipe des petites, son équipe à elle, et qu’elle avait résolu de dénicher « de véritables talents » au sein de ce groupe de fillettes jusqu’alors enjouées et bavardes.

Le fardeau de la performance et de la réussite familiale reposait sur ses épaules à elle, maintenant. Même si, à bien y penser, avec le recul, il s’agit là d’une évidence psychologique assez prévisible, elle ne le comprenait pas, sur le moment. La seule réalité avec laquelle elle se débattait, dans sa tête d’enfant, c’était qu’il n’était plus question de s’amuser, désormais. La gymnastique, subitement, était devenue un entraînement.

Sa mère, pendant ce temps, sortait le soir, apaisant on ne savait où ni comment le terrible chagrin de la séparation. Des hommes utilisaient la salle de bain dans le milieu de la nuit, puis quittaient leur domicile avant le matin. (Peut-être que ce n’est pas arrivé si souvent que cela. Peut-être seulement deux ou trois fois. Mais ça marque une enfant.) Fous rires étouffés, claquements de porte. Dans le couloir, parfois, sous le faisceau des lampadaires, leur silhouette inconnue. Amis de sa mère ou de Sylvianne? Amis… vraiment? Ou alors…

Intuitions désagréables. Fin abrupte des certitudes de l’enfance. Savoir sans savoir. Comprendre sans qu’on lui dise. Une grande sœur qu’on a imaginée fabuleuse, héroïque, aimante et qui se révèle lascive, tortionnaire et frustrée. Début de la possibilité de rater les choses, de perdre pied, de se fracturer l’épaule ou la hanche contre les barres asymétriques ou la poutre. La gymnastique est devenue une épreuve quotidienne d’une gravité épuisante.

Le monde ne tient plus qu’à sa capacité à se rendre chaque jour au gymnase et à y exceller.

Et puis, un jour, cette scène bouleversante. Il y a longtemps, maintenant. Près de 30 ans. Qui peut affirmer sans sourciller que c’est bien ainsi que ça s’est passé? Avec les années, la scène s’est cristallisée jusqu’à devenir la source absolue des angoisses qui la pétrifient, l’empêchent d’avancer. La mort, l’obéissance, la performance et la sexualité… Le stress qu’elle continue de ressentir à l’idée de communiquer avec les membres de sa famille. Une colère impuissante. Mais une distance certaine, aussi.

Et puis la rébellion. Il y a des moments où elle est prise d’une admiration sans borne pour cette enfant têtue, mais certaine de son instinct de survie, qu’elle a été ce jour-là. Pour sa capacité, au moment crucial, de refuser de se prêter aux ambitions et aux motifs d’adultes perturbés. La capacité d’affirmer violemment qui elle est. Elle l’a perdue depuis.

-Vraiment? interroge sa psychologue, l’air de ne pas y toucher. C’est bien comme cela que les choses se sont passées?

Mais que subsistera-t-il de son histoire de souffrance et de malheur, que restera-t-il de ces années à mariner dans son angoisse, si le narrant, son récit s’affaisse comme un soufflé trop longtemps malaxé?

-Vous y tenez fermement, n’est-ce pas, à votre version de ce qu’a été votre enfance?

Elle lève, sur sa psychologue, un regard déterminé et froid.

-Vous ne me croyez pas? Vous voulez que je raconte avec précisions ce qui s’est passé? Eh bien! Vous l’aurez voulu. Voici.

*

Elle se revoit en mouvement. Elle a dix ans. Comme la plupart des soirs, à l’heure où les enfants ordinaires écoutent la télé pendant que leur mère leur prépare à souper, elle marche dans la rue Saint-Olivier, qui est un méandre sombre, menaçant. C’est l’automne, toujours, quand elle revoit la scène. Bien qu’il n’y ait pas d’arbres dans le quartier, des feuilles jaunâtres pourrissent sous le crachin. Elle se rend à son entraînement de gymnastique qui dure trois heures. Trois longues heures de torture et de peur.

Au bout de la rue, sous les néons glauques, le centre Lucien-Borne luit, nouvellement construit. Brique rose râpeuse. Chicots attachés à leur tuteur, plantés dans des monticules d’engrais desséchés. Allée blanche asphaltée.

Marcher. Aligner les pas. Au bord de la côte Salaberry, s’immobiliser. « Tu remontes jusqu’au chemin Sainte-Foy, tu appuies sur le bouton, tu attends le feu des piétons », répète sa mère. Mais elle ne le fait pas. Elle ne s’intéresse pas tellement à la sécurité piétonnière à cette époque. Bien que la mort et les accidents l’inquiètent, ils ne sont pas de cet ordre. Le jour approche où elle va perdre la vie en ratant un périlleux arrière sur la poutre. Son cou, alors, va se rompre dans un sinistre craquement. La scène va se dérouler au ralenti. Sous les regards consternés, elle va s’affaler sur le sol, sa chevelure répandue sur le matelas de réception.

Il est cinq heures du soir. Les voitures sont des îlots de bonheur pressés de descendre vers le quadrilatère de Saint-Sauveur. Elle imagine des parents normaux qui s’en vont, dans leur habitacle chaud, préparer le souper pour leurs enfants quelque part. Le problème est qu’elle ne connaît pas d’endroit où fuir, bien que les cafés abondent dans le quartier. Une enfant ne prend pas ce genre de décision. Une enfant se rend là où on l’attend sans se poser de questions. Pour atteindre le centre Lucien-Borne, de l’autre côté de la côte, il faut lutter de toutes ses forces contre une voix qui dit : non.

À l’intérieur, l’odeur chlorée, étouffante, de la piscine neuve avec son plongeon de trois mètres et ses gradins luxueux. Dans la palestre, des femmes s’activent en aérobie, pieds bandés, léotards échancrés, sueur, jambières, bandeau de ratine dans les cheveux. Elle les observe à travers le mur vitré.

She’s a maniac, maniac on the floor.

And she’s dancing like she’s never danced before

hurle le ghetto blaster.

-Tu vas être en retard, chuchote une voix dans son cou qui la fait sursauter.

Franco. Le préposé. Elle fonce vers le vestiaire tête baissée, sans se retourner pour le saluer.

-Sylvianne sera pas contente, pourchasse la voix basse, goguenarde.

Son cœur bat la chamade.

*

Dans le vestiaire, l’atmosphère est toute autre. Clarté artificielle, odeurs de déodorant, de spray net et d’antiphlogistine. La porte du casier émet une plainte rauque, métallique.

-As-tu écouté CHiPs hier soir? As-tu vu quand la fille a menotté Ponch? Ta ta tata ta!

Nathalie est une boule d’énergie juvénile qui imite la populaire trompette du générique en tourbillonnant sur la pointe du pied, les bras tendus vers le plafond, sourire éblouissant, son petit corps compact sautillant sur les bancs.

-Je sais que tu préfères les blonds, mais Erik Estrada est vraiment beau!

C’est vrai. Elle préfère les blonds. Mais elle n’a pas eu le temps d’écouter l’émission.

-C’est demain, les sélections! s’enthousiasme Nathalie en équilibre sur ses poignets au bout du banc. Ses chaussons battent l’air pour stabiliser la position au bout de ses jambes d’enfant.

-Les sélections?

-Oui. Pour Montréal.

Nathalie, tombant sur ses pieds, se tourne vers elle en fronçant les sourcils :

-T’avais pas oublié, franchement!

-Mais non.

-C’est certain qu’on va être prises! Mon père est content de Sylvianne. Il dit qu’elle nous a bien préparées.

Certain pour toi, peut-être, pense-t-elle. Mais elle ne le dit pas.

Nathalie s’est approchée :

-Ça serait le fun de nous entraîner à Montréal! Ils ont une fosse! Un sol à ressorts! On pourrait se rendre aux Olympiques de 1988!

Elle hausse les épaules. Et comme elle ne répond toujours pas, Nathalie s’approche et change de ton :

-Ce soir, tu vas passer ton tshukahara et tu vas lancer ta série de flics sur la poutre. Inquiète-toi pas! Tu ne vas pas toujours restée bloquée!

Puis elle s’empare de son sac :

-Viens-tu? Tu vas être en retard! Le réchauffement va commencer!

Nathalie se penche vers elle d’un air entendu :

-Tu devrais pas donner des chances à Sylvianne de t’engueuler.

Leurs regards se croisent. Nathalie et sa gentillesse puérile, mais étrangement entendue.

Puis Nathalie s’éloigne, moineau futile qui sautille. C’est l’heure du souper. Sans Nathalie, le vestiaire est étrangement désert et silencieux. Si Franco la trouve seule ici… À cette idée, elle se dépêche de se changer.

*

Le gymnase est un cube gigantesque, suréclairé. Elle pose son sac sur un banc. Des appels se répercutent en tous sens. « Okay, les filles! Changez de jambe! » crie Sylvianne du fond du gymnase où elle empile des tapis pour le saut de cheval. Puis se tournant vers l’entraîneur des garçons : « Fred! Hé, Fred! C’est-tu correct si je commence au sol avec mes filles? »

La voix narquoise de Sylvianne. Ses exigences.

De loin, Fred lève le pouce en signe d’assentiment. Le regard frôlant le sol, elle se faufile entre les barres, la poutre, les blocs de réception bleu roi. Les filles font le pont le long du mur, leurs mains ramenées contre les chevilles, figures de proue inversées. Elle prend place au bout de leur enlignement.

-Tu vas te blesser si tu ne te réchauffes pas, chuchote Nathalie.

Elle hausse les épaules, inverse le torse, se contorsionne. A-t-elle échappé à la vigilance de Sylvianne? Non. La voici devant elle. Elle sent sa présence même si, le visage appuyé à l’envers contre le mur, elle ne la voit pas.

-Tu commences à la poutre.

Le ton neutre de Sylvianne : le pire qui soit. Le sang lui monte à la tête. Elle abandonne la position. S’assoit.

-On commençait pas au sol?

-Les autres oui. Pas toi. T’as pas fini tes ponts. Allez!

-J’ai mal à la tête.

Sylvianne lèves les yeux au ciel :

-Va-t’en à la maison si t’es pas capable de t’entraîner comme les autres. Allez! Va-t’en! Je n’en ai rien à foutre que tu sois sélectionnée ou pas.

Elles se toisent. Des sons explosent partout dans le gymnase. Rondade sur le tremplin, saut de l’ange arrière, tshukahara carpé. Claquement sans fin du tremplin sur la piste rouge.

-Su-per-be Nathalie!

Sylvianne se précipite vers son chouchou à l’autre bout du gymnase pour la féliciter.

-Allez, va-t’en! Arrête de menacer puis fais-le vraiment, cette fois! lui crie-t-elle encore par-dessus l’épaule.

Elle demeure en plan, tétanisée. Sylvianne marche avec Nathalie en l’entourant de ses bras. Reviens! veut-elle implorer. C’est moi que tu dois serrer dans tes bras! Je suis ta petite sœur! Je vais trouver le courage de t’obéir et de te satisfaire si tu restes près de moi!

Personne ne lui accorde la moindre attention.

Il s’agit d’une revanche. Hier, Sylvianne a exigé qu’elle se tienne debout sur le bout de la poutre jusqu’à ce qu’elle y ait enligné une roue latérale et deux flics flacs. Elle est demeurée immobile pendant très longtemps, entre les néons du plafond et le plancher froid, le pied droit pointé vers l’avant, les mains tendues près des cuisses vers l’arrière, le regard à la fois déterminé et las. À tout moment, pendant de longues minutes, Sylvianne a pu croire qu’elle allait enfin se lancer, exécuter ses volontés. Mais les minutes ont passé et elle n’a rien fait. Elle n’arrive pas à s’imaginer accomplissant une figure d’une telle dangerosité. Elle passe et repasse les mouvements dans sa tête. Mais elle ne les exécute pas.

Alors ce soir, bien sûr, elle est punie. Il faut qu’elle remonte sur la poutre.

Lentement, méticuleusement, elle remanie sa couette. Elle retire son pantalon d’entraînement et le plie soigneusement sur le banc. Sylvianne est loin, à la lisière du sol, dictant les consignes aux autres filles. Elle se penche sur son sac, l’entrouvre, contemple sans les voir les vêtements et les accessoires familiers.

-Puis, ricane Sylvianne du fond du gymnase, vas-tu te décider à t’en aller?

Sylvianne sait qu’elle ne partira pas, sait qu’elle ne marchera pas seule dans les rues désertées, sait qu’il n’y a personne à la maison. Elle marche vers la poutre sourcils froncés, l’air hautain et décidé. Ça va aller, songe-t-elle. Tu es capable. Tu ne tomberas pas.

Mais l’idée qu’elle  tombe, justement, oblitère les autres. L’idée d’une roue latérale manquée, d’un flic flac mal enligné, d’un pied qui dérape… L’idée de la douleur et de la mort. Elle, gisant sur le sol, la tête disloquée, les yeux exorbités. Sa vie terminée sans qu’elle ait commencé.

Elle s’arc-boute sur l’arche et grimpe sur la poutre. Ne pense à rien. Pose un pied. Tu l’as fait mille fois sur la ligne, au sol. Allez.

-Sacrament! Fais-tu exprès pour me niaiser?

Sylvianne s’est approchée. Elle siffle entre ses dents.

-Je t’avertis. Tu restes ici tant que tu ne l’auras pas fait. Tu ne me niaiseras pas comme hier. Pas deux fois. Garanti.

Là-bas sur le sol, Djamila s’est assise dans le coin, à l’extrémité du tapis, les genoux remontés vers la poitrine, le pied droit pointé vers l’avant, la tête tournée vers l’arrière, aux aguets. Malgré la proximité de Sylvianne, elle ne peut pas s’empêcher de l’observer du coin de l’œil. Elle adore la routine de sol de Djamila, qui est une combinaison de mouvements à la fois énergiques et gracieux. Djamila a de longues jambes effilées, dorées à point, alors que ses propres cuisses sont robustes et blanches. Elle les contemple quand elle s’assoit sur le banc : les pores rouges saillissent légèrement.

Un tintement bref, puis la musique éclate dans le gymnase. Djamila est lancée. Elle déroule sa première série acrobatique dès les premières secondes. Rondade, deux flics, vrille stratosphérique. Du haut de la poutre, les pieds cramponnés à la peau de chamois, au lieu de se concentrer, elle exécute la routine de sol dans sa tête en même temps que Djamila.

-Eille! Niaise-moi pas, okay!

Lentement, elle tourne le regard vers Sylvianne. Quelque chose se rompt. Elle serre les mâchoires. Rébellion.

-Tu veux que j’y aille? Han? C’est ça que tu veux? Regarde bien.

Au ralenti, avec toute la minutie dont elle est capable, elle pose les mains sur la poutre.

Roue latérale, pieds pointés, perfection.

Un pied atterrit fermement sur la poutre.

Puis l’autre, juste à côté. La poutre bien ferme sous ses chaussons.

Exactitude.

Contrôle.

Puis –

Nooonnn!

En même temps qu’elle s’élance dans les airs elle rugit –

exécute un salto arrière élémentaire,

volontaire

sécuritaire

et, dans une diagonale absurde,

atterrit sur le sol avec toute la facilité et la grâce dont elle est capable, parce qu’elle est pourrie de talent.

Loin, très loin de la poutre et du danger de s’y heurter la nuque.

Les pieds dans le matelas moelleux.

Triomphe.

*

Mais.

-Tu remontes sur la poutre immédiatement, énonce Sylvianne d’un ton menaçant.

-Non.

-Quoi?

-Non.

-Je t’avertis –

Dressée devant Sylvianne, à pleins poumons, elle hurle :

-NON!

Son cri emplit l’atmosphère pendant un instant. Tétanisée, elle écoute son audace se répercuter contre les murs de béton, certaine qu’elle vient de faire en sorte qu’ils s’effondrent.

Puis elle fuit.

*

Elle se précipite vers le banc, s’empare de son sac, n’attend pas l’ascenseur, gravit l’escalier de secours quatre à quatre vers le vestiaire. Elle s’imagine que Sylvianne cavale derrière elle et c’est le cas. Elle court de toutes ses forces, se cogne contre la lourde porte, passe en trombe devant le bureau de Franco qui lève un regard immédiatement intéressé. Elle pouffe parce que s’évader sous la menace d’une sœur aînée fait se tortiller de rire la plupart des enfants, mais elle n’en est pas moins terrorisée.

Dans le vestiaire, elle claque à la chaîne les portes des casiers avant de tomber sur le sien. Enfile ses bottes par-dessus ses chaussons, jette son manteau sur son léotard, saisit son sac et déguerpit en courant.

-T’as l’air d’une criss de folle, les fesses à l’air comme ça.

Sylvianne, imperturbable, dans le cadre de porte.

-M’en fous.

Elle bouscule Sylvianne, dévale les escaliers, pousse les lourdes portes du hall d’entrée et se trouve dans le froid. Sylvianne ne la pourchasse pas.

*

Elle l’a fait. Elle a mis sa menace (ou est-ce celle de Sylvianne?) à exécution. Elle a quitté le bunker. Tremblante sur le trottoir, elle comprend soudain ce que Sylvianne a voulu dire, l’allure qu’elle arbore, sans pantalon. Elle fouille dans son sac : aucun vêtement. Elle tire sur son manteau pour se couvrir les cuisses. Veut croire : Ce n’est pas grave si je me rends à la maison de cette façon. Il fait noir. Les gens ne le remarqueront pas.

Elle fait trois pas vers la rue, hésite.

Elle revient vers le vestiaire, bien sûr. Il n’y a pas moyen de faire autrement. Sylvianne est redescendue au gymnase. Il faut qu’elle le soit. Heureusement, Franco n’est pas dans son bureau. Elle le longe comme une ombre, furtivement.

Elle croyait avoir oublié ses pantalons sur le banc du vestiaire, mais il n’est pas là. Elle cherche frénétiquement, fait battre les portes des casiers encore une fois, se penche pour regarder sous les bancs. Et c’est là que, tournant son regard vers la cabine, sous le rideau tiré, elle voit.

Des jambes entrelacées.

Des pieds blancs au vernis à ongle grenat. Des pieds graciles admirés, adorés, reconnaissables entre mille. Les mollets pâles, lisses, rasés de près chaque soir à l’Epilady sur le divan du salon. Les genoux inclinés entre deux jambes bronzées qui ont de longs poils noirs et qui sont étendues vers l’avant.

Avertie par le bruit, Sylvianne jaillit de la cabine. C’est elle qui a les seins à l’air, a-t-elle le temps de penser.

-Arrête de me regarder comme ça puis va-t’en, okay!

*

Au sous-sol, elle récupère son pantalon sur le long banc du gymnase.

-Tu t’en vas? roucoule Nathalie de sa voix fluette.

Elles se regardent en silence, un moment.

-Sais-tu où est passée Sylvianne? insiste Nathalie. Ça fait une demi-heure qu’on l’attend!

-Non. Je ne sais pas.

Elle se sent triste. Plutôt que de grimper les escaliers quatre à quatre, elle appuie sur le bouton de l’ascenseur.

*

En haut, Franco n’est pas dans son cube vitré.

*

-Bien, dit la psychologue, se levant.

Dehors, l’asphalte est moins dur. Le récit, pour la première fois, se montre à elle dans son caractère inoffensif, sa puérilité. Elle a dit non. Elle a choisi sa voix. Et l’univers, malgré tout, tient. Elle est une adulte à peu près saine, maintenant. La nuit est moins sombre. Les pas vers la maison, moins exténuants.

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P.S. Quand, dans la vraie vie, j’étais une gymnaste et une pianiste de 10 ans, j’ai vu le documentaire d’André Melançon, Les vrais perdants. Je crois que ce documentaire, qui traite des exigences que nous imposons aux enfants sportifs ou artistes, n’est pas étranger à ce qui a inspiré Gymnastique. « Il faut parfois être dur avec les enfants », affirment, en substance, les parents et les entraîneurs pourtant bien intentionnés de ce documentaire au réalisme troublant. « Quand le magnésium brûle tes ampoules aux mains, tu empoignes la barre, tu serres les dents et tu fais ta routine quand même! » exige l’entraîneure de Thérèse. Trente ans plus tard, j’en éprouve encore les mêmes frissons de rébellion. Malgré tout, comme rien n’est simple, il subsiste une beauté dans le talent et l’application des enfants qui vont au bout de leur don. Pour visionner le documentaire en ligne, c’est ici. Les scènes d’entraînement de gymnastique peuvent être visionnées de la 20e à la 40e minute. Les scènes de défaite et de victoire des jeunes hockeyeurs est assez poignante également (76e minute).

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