Chaque femme face à son émancipation

par Annie Cloutier

N.B. Ce texte a été publié pour la première fois en octobre 2013, alors qu’un débat au sujet d’une éventuelle « Charte des valeurs québécoises » avait cours dans les médias. J’en propose de nouveau la lecture ce matin. Le contexte et les angles particuliers du débat ont un peu changé – mais de mon point de vue, le fond demeure le même : qu’est-ce que la liberté? Qu’est-ce que la cohésion sociale? Qu’est-ce l’émancipation des femmes?

Qu’est-ce que la laïcité?

Cette question, étrangement, est la moins envisagée de toutes. Je crois pourtant qu’elle est la plus cruciale – et que la réponse que nous lui donnons spontanément lorsque d’aventure nous lui accordons la moindre importance repose plus sur notre méfiance vis-à-vis des religions que sur une connaissance et une compréhension solides du concept.

Les attentats du 29 janvier dernier ont eu lieu dans ma communauté. Ils m’ont profondément bouleversée. En proposant de nouveau ce texte ce matin, je pose un geste qui concrétise mon engagement intime aux mieux-être de toutes les femmes et de tous les hommes de mon milieu de vie. Pour Zineb, pour Ilies, pour leur mère et leur petite soeur Hajar. 

L’heure est à la cohésion, à l’ouverture, à l’acceptation confiante d’une identité commune, multiple, partagée. Les combats superficiels et luxueux au sujet d’apparences et de parures, il est temps de les laisser tomber.

*

Ces derniers jours, le débat au sujet de la Charte des valeurs québécoises a notamment pris la formulation suivante : l’émancipation des femmes passe-t-elle par l’affirmation de droits collectifs ou par la protection des libertés individuelles?

Par ailleurs, plusieurs commentatrices et commentateurs se sont demandé : jusqu’à quel point la foi et son expression, ostentatoire ou non, sont-elles véritablement liées à l’égalité entre les femmes et les hommes?

Je salue ces interrogations, car j’estime qu’elles contribuent à notre réflexion sur le fond de la question, mais je pense qu’il faut les pousser encore plus loin. Bien qu’ils constituent une dimension cruciale de la vie en société, les droits et les lois que nous nous octroyons ne demeurent en effet que la conséquence d’une interrogation plus fondamentale : chaque personne est-elle en mesure d’évaluer ce qu’est une vie bien vécue? Chaque femme doit-elle être juge de ce qu’exige l’émancipation véritable, de sa valeur de bien suprême et des moyens qu’elle entend adopter pour y parvenir? Ou est-ce que l’État et l’idéologie (notamment féministe) doivent s’interposer entre les velléités des personnes et ce qu’ils estiment être le bien de chacune et le mieux-être collectif?

Comprenons-nous bien. Il existe un principe qui se nomme : bien collectif. À l’échelle des valeurs qui guident nos décisions de société, il doit trôner très haut. Avant les libertés individuelles. Sans, toutefois, les éradiquer complètement.

Car deux propositions ne doivent pas s’enchevêtrer ici. D’une part, l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi qu’une possibilité réelle d’émancipation pour toutes les Québécoises, doivent présider aux décisions qui structurent l’État et la société québécoise. La laïcité de l’État est l’un des outils incontournables qui mettent ces principes en œuvre.

Mais, d’autre part, cette laïcité structurelle ne doit pas glisser vers un paternalisme (j’emploie ce terme chargé à dessein) quant à la destinée de chaque femme prise individuellement.

Autrement dit, et que ce soit bien clair : l’État a la responsabilité de garantir l’égalité politique, économique et juridique de chacune de ses citoyennes et de ses citoyens. Mais en aucun cas il n’a la permission d’intervenir dans la façon dont chaque femme, et chaque homme, entend vivre sa vie dans ce cadre de neutralité que l’État contribue à façonner.

La laïcité de l’État, par exemple, entraîne que chaque mariage (voire chaque union de fait), religieux ou non, gai ou non, soit traité de façon égale par l’assurance-maladie et l’impôt, notamment. Elle n’entraîne pas que chaque fonctionnaire présidant un mariage soit tenu de se vêtir d’une façon ou d’une autre.

La laïcité de l’État dicte de s’assurer que contraception et avortement demeurent accessibles à toute la population, sans égard aux arguments moralisateurs d’esprits croyants. De fait, l’État véritablement laïc n’accepte pas de soumettre, au débat public, des arguments fondés dans la transcendance ou dans des écrits religieux. La laïcité, toutefois, n’oblige pas chaque infirmière ou chaque médecin à se coiffer d’une queue de cheval ou à se maquiller le matin.

La laïcité de l’État interdit la discrimination lors de l’embauche pour des motifs religieux. Elle rend possible que chaque personne ait une chance égale de dénicher un emploi. Elle n’impose pas à chaque femme, à chaque mère de jeunes enfants, de travailler contre rémunération. Elle n’impose pas les moyens de s’émanciper.

La laïcité de l’État l’oblige à décrocher le crucifix de l’Assemblée nationale, à imposer un enseignement des sciences et de la sexualité uniformisés dans toutes les écoles sans exception, à ne pas subventionner des écoles confessionnelles, à ne pas sous-traiter les services sociaux aux églises, à ne pas offrir d’exemptions d’impôt aux institutions religieuses et à interdire la prière au conseil de ville de Saguenay. Il n’en découle pas, toutefois, que chaque professeur ou chaque éducatrice en CPE doive se parer de jeans, d’une cravate ou de talons hauts.

Crucifix

Sur les ondes de Radio-Canada, ce mercredi, la chroniqueuse Francine Pelletier, affirmait, en gros : « Ce sont le rapport à l’économique, le rapport au politique, le rapport aux médias qui entravent l’égalité entre les femmes et les hommes et non le port du voile de quelques milliers de femmes québécoises. »

Je suis assez d’accord.

J’attirerais toutefois l’attention de madame Pelletier et de plusieurs féministes sur le principe plus large qui doit sous-tendre cette prise de position : chaque femme est la mieux placée pour prendre les décisions qui les concernent, elles et leur famille, en dehors de toute idéologie.

L’égalité est un « état d’âme », une représentation collective, une valeur, eh oui, chaque jour plus répandue. Elle est, c’est juste, ce rapport que nous désirons toujours plus égalitaire à l’économique, au politique et aux médias. Elle n’est pas acquise, certes : oh que non! Il faut l’incarner constamment, chacune et chacun à notre façon, pour qu’elle ne meurt pas. Mais elle n’est pas une série de mesures restrictives et de punitions.

S’ensuivent plusieurs conclusions.

Premièrement, que les droits collectifs priment certes sur les droits individuels, à mon humble avis, mais que le débat n’est pas pertinent ici. Car au-delà de la liberté individuelle de se parer d’une croix chrétienne ou non et de la possibilité que ce droit conduise à l’émancipation de celle qui la porte ou non, c’est de dignité ontologique, de droit naturel à être ce que nous sommes, chacune à notre façon, dont il s’agit.

Deuxièmement, que cette dignité peut s’affirmer à travers des rapports divers aux croyances, aux idéologies et à la religion. L’indifférence religieuse, les idéaux féministes et le consumérisme qui guident plusieurs d’entre nous contribuent parfois à conduire à ce qui peut être vécu comme une émancipation, parfois aussi à nous hypersexualiser, à obséder au sujet de notre apparence et à nous épuiser, plus ou moins contre notre gré, à concilier famille et travail afin de correspondre aux exigences féministes et sécularisées de notre génération. Bien malin qui peut désigner sans sourciller la voie royale de l’émancipation.

Troisièmement, que l’État, plus que jamais, doit appliquer strictement les principes réels qui doivent guider sa laïcité. Ce point est crucial. Dans un État véritablement laïc, un État qui rompt tout lien avec le religieux, qui bannit les crucifix de ses institutions et qui propose une Charte de la laïcité plutôt qu’un catalogue de comportements individuels acceptables ou non, l’apparence de neutralité des fonctionnaires devient inutile. Dans un État véritablement laïc, le fait même qu’une médecin, un policier ou une éducatrice en CPE portent une croix chrétienne, un t-shirt nietzschéen ou un hijab devient la preuve éclatante que tout un chacun peut vivre sa vie tel qu’elle ou il l’entend sans crainte de discrimination.

S’ensuit finalement que l’idéologie ne doit pas intervenir dans un processus d’émancipation auquel nous participons toutes et tous à notre façon. Un État véritablement laïc est un moteur formidable d’évolution des mentalités en soi.

Soit on pense que chaque femme est la mieux placée pour prendre les décisions qui la concernent et pour s’émanciper, soit on pense que l’idéologie, par le biais de l’État, doit prendre les choses en main, adopter des lois qui restreignent les femmes et imposer la voie.

Et on assume ses penchants paternalistes et ses contradictions, ce faisant.

Un État laïque et démocratique doit veiller à ce que chaque femme ait la possibilité de vivre ce qu’elle évalue être une vie bonne. Point.

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