Ma beauté

par Annie Cloutier

Poids : 150 lbs

Taille : 1,67 m

Yeux : bleus

Cheveux : AA03 blond ultra clair naturel de L’Oréal Excellence crème

Manucure : Je m’arrache les ongles, c’est désastreux.

Bronzage : Patin à roues alignées sur la Promenade de Champlain.

Seins : Moyens, mous, tombants mais proportionnés. L’antithèse même des ballons enflés qui parent les torses maigres des mannequins.

Ni obèse ni mince : bien au contraire.

Miroir : C’est toujours décevant.

La beauté : est un sujet aussi superficiel et ridicule que crucial et bouleversant.

Rides : Mon regard posé sur la peau parcheminée de mes mains alors que je rédige ceci. Oui. Parcheminée. Déjà.

Mode : J’adore. Mais ça fait peu sérieux, alors je ne m’en vante pas. (Pinterest, Holt Renfrew, Vogue)

Budget consacré à l’apparence : minimal (hélas)

Crèmes : Je conserve ma capacité de jugement. Je sais qu’elles ne fonctionnent pas.

Maquillage : trop.

Spa : non

Entraînement fanatique : non

Yoga, méditation : Une révélation.

C’est important pour moi d’être belle : oui

Atout(s) : charisme, gros bon sens, couleur et forme des yeux, cheveux blonds.

Handicap(s) : Envie parfois démesurée d’être belle, peau fragile, gros bras.

Et, peu à peu : mon âge.

Âge mythique sur le plan esthétique : Lorsque j’étais une jeune mère de 25 ans.

Mauvaise période : 16-20 ans

Compter les calories : Jamais! En aucun cas! Je refuse cette aliénation.

Diète : Végétarienne de manière quasi exclusive. (C’est politique.)

Lubies alimentaires, baies d’açaï, gluten ou pas : Ces frénésies passent. Je m’en tiens loin.

Image : Je voudrais contrôler le peu qui circule de moi dans les médias.

Suis-je belle? Oui. Et parfois pas.

Véritable question, génératrice de la véritable angoisse : Suis-je particulièrement belle? Ai-je même le droit de peut-être oser penser que je le suis peut-être? N’est-ce pas là l’essence même de la beauté? Penser qu’on est belle?

Être capable de dire : « Je suis belle. » « Ma beauté. »

Ma beauté m’obsède : Mais non! Tout de même pas!

Mais : Elle constitue une part cruciale de ce que je veux être capable d’affirmer à propos de moi.

Influences : Birgit dans la première saison de Borgen. La féminité puissante en marche sur des bottes superbes! La quarantaine la plus splendide et la plus atteignable que je puisse imaginer! Un modèle accessible.

Mais : Je voudrais aussi être Katrine, la belle journaliste blonde de 30 ans. Un degré de beauté si extraordinaire qu’il en est douloureux. Une impossibilité.

Chance : Ma douleur à l’épaule n’altère pas mon apparence.

Menstruée : oui. Probablement encore longtemps.

Quand j’étais adolescente, ma mère disait : « Tu es toujours belle. Une couette qui tourne du mauvais bord ne peut y changer quoi que ce soit. » Et, péremptoire devant mon désarroi : « Tu n’es pas laide. J’ai fait de beaux enfants. »

Mes parents ont aussi dit, une fois : « Fais attention à ce que tu manges. Dernièrement, tu as tendance à prendre du poids. » J’avais 11 ans. Je pénétrais de plein pied dans l’univers du regard que les gens posent sur moi.

Je dirais : la même chose à mes enfants s’ils étaient aussi gourmands que j’ai pu l’être à l’époque.

Le temps : a creusé mes joues. Je suis moins ronde qu’avant.

(Non : Je ne joins pas de photos.)

Obésité : Je ne crois pas aux discours médicalisants. L’obésité n’est un problème que dans la mesure où nous le créons socialement.

Conviction : Les hommes nous aiment telles que nous sommes. Vraiment.

Je ne suis pas née belle : J’ai eu des périodes d’une mocheté effarante. Être belle n’est pas une évidence pour moi. Vers 25 ans, mes gênes ont pris le bon tournant. J’ai eu de la chance.

On peut être vieille et magnifique : Je voudrais que ce soit mon cas.

Botox, collagène, retouches, chirurgie : J’ai toujours juré que non, mais je commence à comprendre qu’on puisse y songer.

Névrose : Faire coïncider les images, les commentaires à mon propos, le regard des hommes sur la rue et la façon dont je me perçois. Peut-on se sentir légitime et belle si le monde entier ne le confirme pas?

Plaisir ultime, sexe : Sentir le regard de mon mari et des autres hommes sur moi.

Mais : pas trop. Je ne suis pas une proie.

Et moi, les hommes, je les aime comment? Grands, forts mentalement, pères attentifs, poilus, virils et bons vivants.

Malaise : Je déteste qu’on fasse allusion à l’apparence des gens. Je me porte à leur défense instantanément.

Boulimie : entre 16 et 20 ans.

Les gens pensent : que je suis Néerlandaise ou Scandinave.

Pour me remettre à ma place, elles susurrent : « Je n’ai pas ton intensité. » C’est-à-dire : ta façon peu féminine de t’imposer.

Rien ne magnifie la beauté : comme l’argent.

J’aurais voulu répondre : la personnalité.

Prévenir la critique : Je suis narcissique. Oui. Pitoyablement.

Mais : je suis le contraire aussi. L’engagement social a préséance sur mes pulsions d’achat. Le plus souvent.

Inquiétude : Problèmes de peau qui semblent aller s’aggravant.

Secret : J’avais peur que mes enfants soient des filles. J’avais peur qu’elles soient aussi laides que moi.

Questions sans réponse : Les femmes de mon âge subissent-elles des nymphoplasties? S’épilent-elles la vulve? Éradiquent-elles leurs menstruations?

La beauté sans maquillage : Un idéal. Je n’y suis jamais parvenue.

Aplomb : Parler de ma beauté à 150 lbs et 40 ans.

J’ai l’impression : publiant ceci, de dépasser les limites de la subversion.

Sensation déconcertante : Lire une description physique de moi dans les médias.

Ambivalence : Effectivement.

Je prends tout au sérieux. Si vous me dites que je suis belle, je vais tester la validité de cette affirmation le reste de ma vie durant.

*

« On est faites différemment, toi et moi. Tu es beaucoup plus bâtie que moi. »

Mon amie N., en première année.

« Il s’agit d’une jolie blonde un peu trapue aux yeux bleus, à la mâchoire carrée, à l’attitude assurée et mettant de l’avant ses mérites. »

Dossier médical pour consultation en psychiatrie externe du CHUL en 1994. (J’avais 20 ans.)

« Le ravissement fut presque total: [Annie était une] belle blonde lumineuse, dentition parfaite, des yeux bleus de mer, un aplomb à toute épreuve, intelligente, ambitieuse aussi, ne boudant pas son talent. »

Giroux, Robert (2012). « Les femmes en écriture », zonedecriture.radio-canada.ca, 7 février. http://zonedecriture.radio-canada.ca/2012/02/histoires-dedition-robert-giroux.html#.Ujiw8T-Jvlz

« Annie Cloutier, 36 ans, cheveux blonds comme les blés et yeux bleus perçants, ressemble à une Suédoise. »

Simard, Hélène (2010). « Annie Cloutier : la vie devant soi », dans Le Libraire, Québec, janvier 2010.

*

Ce matin, au lever.

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