« Tu ne termines jamais rien »

par Annie Cloutier

« Tu ne termines jamais rien », m’as-tu dit hier soir. Ce n’était pas la première fois que tu l’affirmais. Et tu n’as pas tort. Du moins pas entièrement.

Tu n’as jamais entièrement tort.

Tu me connais tellement bien.

Tu m’aimes. Je sais.

Dans Borgen, tout au long de la première saison, Kasper Juul est amoureux de Katrine. Amours tumultueuses, destructrices, torrides et irrévoquables qui résistent à n’importe quelle trame narrative ou rebondissement et qui font de la formidable télé.

Tu vois le genre.

Au début de la deuxième saison, on voit Kasper en compagnie de sa nouvelle compagne. Une jeune femme blonde d’une beauté stupéfiante, une blogueuse politique douée qui voue à Kasper un amour lumineux.

Le drame à venir est une évidence.

Kasper fera tout pour se convaincre qu’il aime cette femme blonde, qui lui propose une vie entière de tendresse, de confort et de facilité. Mais son inclination naturelle – son amour véritable – finira par le rattraper.

Et chaque protagoniste de ce drame amoureux, jusqu’au dernier, dans le silence consterné qui suivra la conflagration, sera déchiqueté.

*

J’ai appris depuis mon plus jeune âge que je ne suis pas la bonne personne, que je ne désire pas ce qu’il faut désirer, que je suis paresseuse et indolente, que rien de bon ne pourra jamais m’arriver. J’ai appris que « personne, jamais, ne voudra vivre avec toi ». J’ai employé des décennies à me convaincre que ce n’était pas vrai, que je peux « aller loin » moi aussi, que je peux « leur montrer », me défoncer dans le travail, m’organiser.

J’ai emprunté des chemins tortueux – peut-être stupides, improductifs et coûteux – pour y arriver. J’ai essayé des tas de trucs. Politique, bénévolat, enseignement, réseautage, demandes de bourse, jogging à 6 h tous les matins, entraide de quartier. J’ai consacré une somme faramineuse d’énergie à essayer de me conformer.

Il n’y a pas de télespectateur, là-haut, pour s’écrier devant son téléviseur : « Mais quitte ton doctorat! Vas-tu enfin comprendre que tu n’as rien à prouver! Qu’il n’en tient qu’à toi de vivre la vie que tu veux en plein coeur du tumulte de ta société? Vas-tu finir par te concentrer sur l’écriture et la maternité au foyer! »

Comme certains jettent leur pantoufle sur leur écran devant les hésitations de certaines héroïnes de téléromans qui tergiversent sans fin quant à leur attirance pour le beau ténébreux : « Mais embrasse-le donc, qu’on en finisse enfin! »

*

J’en ai terminé, des projets, au fil des années. Je pourrais bien sûr les énumérer. J’admets qu’ils ne sont pas si nombreux.

Baccalauréat.

Maîtrise.

Des textes et des romans.

Les plus dignes d’admiration demeurent toutefois ceux que nous tenons pour acquis et que nous ne citons jamais, alors pourtant qu’ils sont les plus ardus et les plus exigeants :

Être la mère de mes enfants.

Cheminer avec toi.

Fidèle.

Amoureuse. (Du moins le plus souvent.)

Dans notre maison sans prétention que nous ne cessons d’améliorer et que nous ne quitterons pas pour une demeure plus splendide ou plus prestigieuse.

*

Alors, tu vois, j’admets sans peine que je suis difficile à suivre, mais pour autant, je ne suis pas certaine de te donner raison quant à ce que je termine et ce que je ne termine pas. Ma vie n’est pas en train de s’achever. Qui sait où je me rends? Ce que je tente d’accomplir? Qui sait s’il est bon ou malsain que je me débatte comme une furie, que je m’autorise à dire : NON!, que je refuse cet argent et ce prestige liés à mon doctorat, que je morde et que je crie pour demeurer intacte et intègre – ou pour l’être enfin, pour la première fois.

À partir d’aujourd’hui, je consacre ma vie à être celle que je suis, simplement.

La mère de mes enfants.

Ta femme.

Une personne qui écrit.

Je t’aime. Je me sens responsable et solidaire de toi. Je sais que tu ressens parfois durement le fait d’être le seul pourvoyeur et que tu es tourmenté par l’argent.

Mais j’abandonne mon doctorat.

Je ne peux pas le poursuivre dans le seul but d’apaiser ton anxiété.

C’est la chose la plus courageuse que j’aie jamais terminée.

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