Annie et la sociologie

Amour. Don de soi. Société.

Solnit, doctorat et violence contre soi

by Annie Cloutier

Depuis bientôt six ans, je consacre une part importante de mon intelligence, de ma réflexion, de mes capacités de rédaction, de mon temps, de mon énergie et de mes préoccupations à l’obtention d’un doctorat. Difficile d’évaluer le nombre d’heures consacré à ce projet durant toutes ces années. Mille? Cinq mille? Dix mille?

Je suis retournée à l’école il y a 12 ans. J’avais 32 ans, j’étais mère de trois jeunes enfants. En cinq ans, j’ai bouclé maîtrise et baccalauréat. Puis, j’ai entrepris des études de doctorat. Une année durant, j’ai transité entre l’université Mc Gill et mon foyer. De retour à l’université Laval, j’ai suivi des cours, passé l’examen doctoral, rédigé un plan de thèse, que j’ai soutenu devant comité. J’ai conçu, fait approuvé mon projet de recherche et je l’ai mené à bien. J’ai rédigé des annonces, déniché des personnes généreuses, prête à consacrer quelques heures à mon enquête, je me suis déplacée pour les rencontrer, j’ai partagé la chaleur de leur logis, leur intimité. De retour chez moi, j’ai transcrit et annoté ce qu’elles m’ont raconté. Cela uniquement m’a clouée à mon bureau des dizaines d’heures. J’ai lu et réfléchi.

Lu.

Réfléchi.

Je rédige ma thèse depuis plusieurs mois maintenant. Mon document de travail, intitulé « Thèse II », fait 117 000 mots et 230 pages à interligne simple. Je l’échafaude par tous les temps, dans tous les états d’esprit, à chaque semaine et à chaque saison. Je suis même parvenue, l’automne dernier, à l’avancer régulièrement malgré cinq charges d’enseignement dans deux cégeps différents et un conjoint que son travail appelait au loin constamment. À mon grand étonnement, je me suis découvert de la détermination, de la solidité, de l’entêtement.

Or, à mesure que se profile le jour du jugement, j’ai peur. Mes efforts méritent-ils récompense ? Février dresse une écran de froid entre le monde et moi et je me peletonne sur mon divan, écran de travail rarement hors de mon champ de vision. Hormis ma thèse, je ne marche plus, je vois moins mes amis, je n’entreprends rien. Je lis constamment sans que rien ne me détende vraiment. Paralysie, épuisement neuronal, engourdissement. Certains après-midi, accablée sous le poids des connaissances et des idées à mettre en mot, je sens que la sérotonine dégringole en moi. Alors, c’est l’abattement. Rien ne tient. J’ai peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas obtenir le titre de docteure tant convoité.

Il faudrait sortir, baigner dans la lumière, rendre visite à Giacometti au musée. Je peine à m’en reconnaître le droit. Thèse, thèse, thèse : tout demeure en plan tant que se dresse, devant moi, à abattre, le léviathan.

 

*

La peur stimule notre instinct d’agression. Ma peur à moi se cristallise en haine de moi et en découragement. Liant peur, ignorance et violence, l’écrivaine américaine Rebecca Solnit remarque que :

Not to know yourself is dangerous, to that self and to others. 

Et c’est vrai que dans ces moments je ne sais plus, ne me connais plus ni ne me comprends. Tout m’agresse. Le ton, la hauteur, la stature, la posture, le mépris, la désinvolture, partout, sur les ondes, dans les médias, les commentaires, les articles universitaires, les départements, les blogues. Je regrette d’y avoir contribué trop souvent. Je souhaite développer une pensée bienveillante, lumineuse, robustement ancrée en ce qu’il y a de meilleur en moi.

Those who destroy, who cause great suffering, écrit Solnit, kill off some portion of themselves first, or hide from the knowledge of their acts and from their own emotion, and their internal landscape fills with partitions, caves, minefields, blank spots, pit traps, and more, a landscape turned against itself, a landscape that does not know itself, a landscape through which they may not travel.

Il arrive effectivement que l’horizon, de mon « paysage interne », se brouille subitement. Pour qui? Dans quel but? En raison de quoi? Il me semble que parvenir à soutenir une thèse relève du combat contre moi. Solnit aussi, connaît la fragilité qui résulte d’une relation à la mère qui n’a pas été ce qu’elle aurait pu être, l’effritement, le cafouillage, l’empêtrement, l’incertitude, la nécessité incessante de défendre le droit d’occuper l’espace, de prendre la parole, d’énoncer un point de vue, d’exister :

If I had written about [my mother] earlier, the story would have had the aura of the courtroom, for I had been raised on the logic of argument and fact and being right, rather than the leap beyond that might be love. I would have told it as a defendant, making my case against her to justify myself […].

Il en a fallu, de ce « leap beyond that might be love », de ce « saut au-delà », de cette toile de fond nourrissante et soutenante qui se nomme « amour ». Il en a fallu, du « travail sur moi », de la psychanalyse, du yoga, des conversations chargées d’amour et de compréhension avec mes amis, des litres de thé avec E. dans son salon ensoleillé, des soirées de bulles et de Talisker dans le loft de L., des mains fraîches et guérissantes de L. sur mon cou, de l’amour de G., des facéties de mes enfants devenus ados, pour approcher la sérénité, l’accueil, le pardon envers moi-même, l’acceptation sans jugement. Pour parvenir à dire qui je suis de manière naturelle plutôt qu’en opposition, en porte-à-faux, par rapport à. Or, voilà que de nouveau, thèse oblige, je dois défendre un projet auquel je crois profondément – mais auquel ceux que je perçois comme des senseurs, des juges sévères, des opposants, ceux qui détiennent le pouvoir de lui accorder leur sanction ou non, n’ont pas à faire de cadeau et n’en feront pas – et que l’anxiété gronde. L’instinct combatif, l’esprit de contradiction, le rapport conflictuel au monde cherche à surgir violemment.

You see the not-knowing in wars in which the reality of death, the warm, messy, excruciating dismemberment of bodies, the blood and the screams, and the unberable bereavement of survivors, is abstracted into collateral damage or statistics or overlooked altogether, or in which the enemy is recategorized as nonhuman. […] Taken to an extreme, it’s the mind-set of murder ; enlarged in scale it’s war.

« Ne pas savoir », perdre l’ancrage, voir se désagréger la construction rassurante qu’on avait construite de soi et qu’on présentait au monde, errer de manière momentanée dans l’aliénation vis-à-vis de soi. Les images affluent, sauvages, violentes, occupant le champ de bataille dévasté.

Il est pourtant possible et nécessaire d’envisager l’univers comme aimant, généreux, liant. Je le sens et je le sais intellectuellement, ma thèse portant sur le don. La réalité spirituelle – mais matérielle aussi! mais sociale aussi! – est collaboration, entraide, connexion. Quoiqu’il advienne, j’aurai offert le meilleur de moi-même, j’aurai contribué. Docteure ou pas, reconnaissance ou non, à l’instar de Solnit dont la mère souffre désormais de démence, et qui doit lui rendre, en soins constants, en abnégation et en attention, peut-être plus qu’elle n’aura jamais reçu, j’écris, je propose, j’existe, parce qu’il n’y a pas moyen de contribuer en meilleure harmonie avec ce que je suis profondément et avec ce que le monde attend de mon unicité, de moi.

[My mother] seemed unable, écrit Solnit, to hear me for so many long years but I spoke elsewhere ; I wrote ; I became someone else, someone audible, I filled up pages, trees fell for my books.

J’ai rempli ma vie de mon amour pour G., pour mes enfants, pour l’écriture, la lecture, la connaissance, pour mes voisins, mes amis, mes proches, pour mon lumineux foyer. Quoiqu’il arrive, il y a le fleuve, la lumière de 14 h généreuse sur mon écran, la 40e symphonie de Mozart et mon neveu M., flamboyant lorsqu’il l’interprète au piano. Quoiqu’il arrive, G. et moi nous aimons. Il ne me laissera pas tomber. Docteure ou pas, cela ne peut rien y changer.

 

Solnit, Rebecca (2013). The Faraway Nearby, New York, Viking (Penguin Books), p. 18, 52-54, 63-65 et 222-223. 

Et la 40e de Mozart.

 

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La plus vieille oppression du monde

by Annie Cloutier

Il y a quelques mois, je suis tombée sur une image sur un mur Facebook : un petit siège d’enfant est posé sur le plancher d’un appartement. Au mur, des affiches militantes (féminisme, anticapitalisme). Un bouquet de pancartes posé sur le sol, un autre appuyé contre le bureau. L’un de ces pancartes, droit devant le viseur, désigne le petit siège d’enfant en ces termes : « La plus vieille oppression du monde ».

Cette image existe devant moi, pendant que j’écris. (Je ne crois pas avoir le droit de l’utiliser sans le consentement de celle qui l’a publiée.) Plusieurs femmes de mon propre milieu social, de mon âge, des universitaires, des écrivaines ou des militantes comme moi, conçoivent la maternité d’abord et avant tout comme une oppression. Je connais les théories dans lesquelles elles fondent cette conception. J’adhère à ces théories en grande partie. Sauf en ce qui concerne la maternité. Je trouve le fait de concevoir sa propre maternité (une maternité vraisemblablement choisie, étant donné la classe sociale la plus probable de celle qui semble avoir rédigé le slogan, mis en scène le petit siège et publié la photo), son propre enfant emmitouflé dans son petit siège sur le sol de son appartement, comme une oppression, d’une tristesse infinie.

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Avril 2007. Mes enfants se sont glissés sous mon bureau pendant que je rédige un travail pour mon bacc en sociologie. Tendre – et parfois frustrante – intrication de l’amour familial et de mes propres aspirations.

Pardon et responsabilité

by Annie Cloutier

Lors des funérailles de Mamadou Tanou Barry, d’Ibrahima Barry et d’Azzeddine Soufiane  le 3 février dernier, l’imam Hassan Guillet a prononcé des paroles courageuses qui, si elles en ont pris certains par surprise, en ont apaisé plusieurs autres. J’étais présente à la cérémonie. Les propos de l’imam m’ont profondément consolée, mais ils ont aussi alimenté ma réflexion au sujet du pardon.

L’imam a  prononcé les paroles suivantes :

Il y a aussi une autre victime dont on n’a pas parlé. Cette victime s’appelle Alexandre Bissonnette. Avant qu’il soit assassin, il était victime lui-même. Avant de planter les balles dans les poitrines de ses victimes, il y a des mots plus forts qui avaient été plantés dans son cerveau.

Je suis convaincue que de telles paroles, prononcées avec compassion au plus fort de l’émotion, témoignent d’une force spirituelle hors du commun. Monsieur Guillet s’est conduit comme un véritable chef spirituel cet après-midi-là. Ses mots m’ont consolée. Je sais que les actes déviants, y compris les plus terribles, résultent en partie de ce que la société construit. L’entendre reconnaître ce jour-là m’a rassurée quant à la possibilité d’agir personnellement et collectivement pour contribuer à un avenir plus inclusif et plus paisible. Je souhaite que le sermon de monsieur Guillet ait eu une portée semblable pour les familles éplorées.

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L’imam Hassan Guillet prononçant une allocution funéraire en mémoire des victimes des attentats du Centre culturel islamique de Québec le 3 février 2017.

Je veux immédiatement préciser que le fait de reconnaître la contribution de notre société à l’acte dévoyé qui a été commis le 29 janvier 2017 ne revient pas à le pardonner. La responsabilité sociale avant, pendant et après la tragédie concerne notre capacité à construire de notre mieux une société qui reconnaisse l’appartenance et la richesse de l’apport de chacune et chacun de ses individus. Le pardon, ainsi que je vais l’expliquer maintenant… c’est toute autre chose.

J’estime nécessaire de le préciser parce que trop de personnes, en plus de se débattre sur la voie souvent solitaire de la guérison suite au tort qui leur a été causé, ressentent une anxiété coupable parce qu’elles ne sentent pas monter en elles l’élan du pardon. Or, les personnes qui infligent et qui subissent une offense atteignent rarement la grandeur d’âme de monsieur Guillet, et bien que le pardon soit un événement d’une grande valeur spirituelle et morale, ne pas pardonner à celui qui ne s’excuse pas demeure sain psychologiquement et même socialement.

Commençons par le pardon. La tradition catholique l’établit sans ambages : le pardon est une démarche qui concerne d’abord la personne qui offense. C’est elle qui, en tout premier lieu, est invitée à sonder son coeur. À reconnaître ses torts.  À s’efforcer par des gestes concrets de cheminer vers le mieux. Alors, et alors seulement, l’absolution peut lui être consentie. Le pardon est un acte conçu pour aider le pécheur, pour lui offrir la bienveillance nécessaire au cheminement vers la rédemption.

Pour la victime, dès lors, accorder son pardon, c’est d’abord offrir à l’autre la solidarité et la reconnaissance d’une commune humanité. Contrairement à ce qu’en écrivent certains sites de croissance personnelle, personne ne doit pardon à qui que ce soit et le pardon n’est pas un caillou dans le soulier de la guérison. Si le pardon fait du bien, qu’il y ait eu excuses ou non, il faut l’accorder. Sinon, il peut être mis en réserve dans un coin de la psyché, bien blotti avec l’espoir et la sérénité que la victime travaille à recouvrer.  L’espoir qu’un jour, les torts soient reconnus. La guérison, en attendant, n’est pas compromise. Nul besoin de pardonner pour prendre du mieux. Comprendre, accepter, lâcher prise quant au passé, aller de l’avant : oui. Mais au retour d’une certaine sérénité, le pardon n’est pas condition.

Reste que le scénario le plus favorable demeure celui où l’offenseur prend conscience de ses torts puis entreprend le travail sur soi qui mène à la réparation. Une étape cruciale est alors la demande de pardon. De fait, ce scénario est le plus propice à la justice réparatrice, dont j’estime qu’elle est plus porteuse de l’équilibre, de la justice et du bien-être tant de la victime que de la société entière que la seule recherche d’une punition par le droit. (Cette issue demeure néanmoins la seule possible, parfois.)

Or, en vérité, peu de personnes possèdent la force de caractère et le soutien social nécessaires à l’admission d’avoir commis une mauvaise action. Alexandre Bissonnette, à ce jour, n’a pas demandé pardon. Mais s’il y a le moindre espoir qu’il le fasse un jour, engager la communauté dans le processus de justice réparatrice devrait aller de soi. Car sans nier la responsabilité personnelle de celui qui perpètre le tort, la sociologie montre que c’est la communauté entière qui produit la déviance. Nos valeurs, nos normes, nos rigidités, nos musellements, nos exclusions, nos comportements de groupes, nos tabous, nos intolérances, nos injustices et nos inégalités contribuent à créer de la division et à faire en sorte que certaines personnes, submergées de honte ou de haine de soi par exemple, commettent des gestes malheureux. Il est donc normal et souhaitable que la communauté contribue à réparer les torts qu’elle crée.

À ce titre, la reconnaissance d’une certaine responsabilité de la part de certains animateurs de radio privée suite aux attentats survenus au Centre culturel islamique de Québec mérite notre admiration. Cette administratrice d’un site anti-islam radical qui a pris la décision de fermer à la suite des attentats a posé un geste tout aussi louable. Et que peut-on espérer d’Alexandre Bissonnette lui-même, qui s’est rendu à la police moins d’une heure après avoir commis son geste funeste? Lui aussi, éventuellement, à condition qu’il s’amende, a droit à la rédemption. Terrible parcours en perspective, dans son cas. Mais je crois en la rédemption.

Admettre des torts n’est jamais facile. Non seulement la communauté a-t-elle la responsabilité de soutenir les personnes déviantes qui souhaitent s’amender, mais elle a aussi le devoir de s’interroger, de réviser ses pratiques, ses normes et ses valeurs, de les transformer afin de les rendre plus inclusives, plus justes et plus génératrices de bien-être pour tous. Ces derniers temps, dans les réseaux sociaux, la hargne et l’agressivité vis-à-vis « des autres » contribuent à créer des catégories fourre-tout qui nous élèvent les uns contre les autres. Alors que nous appartenons tous à la même communauté.

De quel type d’empathie et de soutien Alexandre Bissonnette avait-il besoin? Comment accueillons-nous celui qui affirme : « Je ressens une telle haine envers telle personne ou tel groupe social. J’ai envie de me déchaîner contre elle ou contre lui sur les réseaux sociaux. J’ai envie de meurtre. De suicide. De sang. » Est-il même imaginable que de telles phrases soient prononcées? À quel malheur, à quelle solitude, à quelle fureur impossibles à canaliser renvoie-t-on la personne en détresse qui ne bénéficie d’aucun lieu de parole sécuritaire où exprimer ce qu’elle vit?

Une personne délinquante ou sur le point de l’être ne peut s’engager dans un processus de justice réparatrice si la communauté ne lui témoigne que colère et mépris. Il nous arrive à tous de ressentir l’indéfendable. Nous avons tous commis des fautes au moins mineures que nous avons été incapables de reconnaître parce que nous ressentons qu’il n’y a pas de place dans la discussion publique pour exprimer et explorer ce qui s’est passé au moment où nous avons dévié du comportement optimal. Nous exigeons la performance, la compétition et l’image. Nous présenter nu, faillible, devant le tribunal social revêt parfois l’allure d’un suicide en soi. Pas étonnant, dès lors, que nous y renoncions. Mais ce qu’il faut bien saisir, ce devant quoi notre réflexion ne doit pas reculer, c’est qu’à ce tribunal,  tour à tour, nous incarnons autant l’accusateur que l’intimé.

Accusateur.

Plus souvent qu’intimé.

C’est pourquoi j’estime que c’est la communauté entière qui doit revoir ses attitudes, ses pratiques, se rassembler pour soutenir la personne qui souhaite s’amender. Les poursuites judiciaires ont certes leur pertinence et leur utilité. Mais le travail soutenu de la réparation, il faut un village pour  l’effectuer. Plus qu’à une condamnation sèche et immédiate, c’est bien à cela qu’appellent les commémorations et la création d’une Journée de lutte contre l’islamophobie, que j’appuie : au soutien entier de la société. Pour la guérison des victime. Pour un monde plus juste, plus ouvert et mieux fondé sur notre humanité. Et pour la rédemption de l’accusé.

Les homicides sont intolérables. Les émotions qu’ils provoquent au moins autant. Néanmoins, c’est en plongeant en nous, en reconnaissant que nous sommes tous, tour à tour – quoiqu’à moindre échelle, fort heureusement – agresseur et agressé, que nous approchons d’une société et d’une justice véritablement réparatrices. Nous avons un jour été blessés. Nous avons un jour causé des torts quant auxquels nous n’avons pas été en mesure de demander pardon. Nous partageons tous ces événements constitutifs de notre humanité. Et c’est ensemble, tous, que nous devons trouver la force de demander pardon pour qu’ensuite… nous puissions, collectivement, nous l’accorder.

La « supériorité innée » de la maternité

by Annie Cloutier

La romancière anglaise Rachel Cusk a beaucoup écrit au sujet de la maternité, qu’elle a d’abord abordée sous l’angle de ce qu’on appelle désormais la charge mentale. Cusk, qui a toujours ressenti l’appel de l’écriture, l’ambition d’y travailler avec acharnement et d’y réussir de manière triomphale, s’est d’abord sentie prise au piège par la maternité et l’a exprimé très fort par la voix des héroïnes de ses romans des années 2000. Dans Arlington Park (2007), par exemple, elle met en scène des mères des banlieues londoniennes qui déambulent dans leur existence dépouillées d’agentivité et de plan de vie. Elle le fait avec maestria, nuance et doigté, à partir d’une expérience aussi implacable qu’indéniable – la sienne. Il ne fait en effet aucun doute que durant l’enfance de ses filles, Cusk a senti que l’élan vital qui la rendait capable d’écrire avait été abruptement affaibli par la maternité.

Avec le père de ses enfants, elle a très tôt conclu une entente : il serait celui qui s’occuperait des enfants en priorité, alors qu’elle se consacrerait d’abord et avant tout à l’écriture. Cusk était évidemment consciente de la subversion genrée que cette approche impliquait. Mais elle était surtout consciente, et cela est beaucoup plus rare, de la subversion ontologique, celle qui affecte l’ « être-au-monde », de leur organisation : « Mon idée était de vivre ensemble en tant que deux être hybrides, chacun de nous moitié homme, moitié femme. »

Puis est survenu le divorce, accompagné de l’inévitable question : qui allait garder les enfants ? Étant donné que l’ex-mari de Cusk avait été le premier responsable de leur soin pendant plusieurs années, il ne semblait pas envisageable de le dépouiller de la garde. La garde partagée, alors ? À son effarement, Cusk découvre que tout en elle s’y oppose : les enfants, ressent-elle profondément, lui appartiennent. Elle est celle dont elles ont besoin. Son devoir consister à leur accorder la priorité. Elle désire la garde exclusive.

Ce qui se révèle d’elle-même la sidère. Des sentiments enfouis, honteux, magnifiques, viscéraux, terribles remontent à la lumière : possessivité animale, surtout. Elle s’en ouvre autour d’elle parce qu’elle veut comprendre : serait-elle un monstre?  Une andouille qui gobe bêtement les mensonges du patriarcat? Une faible femme abandonnant toute ambition? Sa détermination à s’accaparer les enfants choque son entourage, qui y voit un péché contre l’égalité. Et pas que son entourage, hélas. Quand on relate et qu’on publie des sentiments devenus tabous, on subit l’opprobre. L’opinion publique anglaise déverse son fiel sur Cusk.

Blessée, Cusk se retire. Les semaines passent à survivre, à rassurer les filles (dont elle a accepté la garde partagée), à flotter, absente, dans la barque des souvenirs emportée vers l’embouchure. Les images du passé affluent à sa mémoire, puis se désagrègent. Organisation maritale, vie familiale, structure égalitaire, épanouissement professionnel : elle scrute les intentions et ne comprend plus. Comment et pourquoi a-t-elle échafaudé de son plein gré les conditions de sa renonciation à une existence d’abord instinctive, sexuée, charnelle, amoureuse, familiale et maternelle? Par la voix de son alter ego dans le premier ouvrage qu’elle publie lorsqu’elle prend finalement du mieux, Aftermath : On Marriage and Separation, Cusk va jusqu’à écrire que l’arrangement qu’elle a conclu avec son mari a constitué un bannissement, une renonciation à son « histoire de chaire auprès de ses filles ».

Rachel Cusk

La romancière anglaise Rachel Cusk par Harry Watts pour New Statesman.

Elle voit désormais les choses d’un autre œil – ou plutôt, ce n’est pas tant qu’elle les voit, mais qu’elle les ressent. Et ce qu’elle ressent, c’est la douleur longtemps réprimée de l’exil auquel elle s’est elle-même condamnée. Elle nomme « âge des ténèbres » les années consacrées à l’écriture et à l’organisation raisonnable des rapports familiaux. Elle constate l’épuisement émotionnel qui conclut ces années à lutter farouchement contre le désir intime et incessant de mettre l’écriture de côté pour être plus présente à la maison. Toutes ces années, comprend-elle avec étonnement, ma maison, mon mari et mes filles ont exercé une attraction intense sur moi et c’est au prix d’une résistance constante que je suis parvenue à préserver mon orbite, la trajectoire de réussite dont j’avais tracé l’ellipse à l’avance, avant même de connaître ce que je laisserais derrière moi :

On n’allait pas me trouver, moi, sur la scène du crime par excellence contre l’émancipation des femmes! Hantant la cuisine, la pouponnière, les cours d’école. J’étais trop consciente du caractère construit de la maternité pour m’y laisser prendre! J’ai donc pris mes distances. Je ne me suis même pas permis d’approcher de quelque pas. J’étais l’alcoolique qui a vidé le placard de sa sélection d’alcools forts.

Oui, leur organisation familiale était fondée sur un mensonge honteux, sur un trou noir de silence quant à sa maternité :

Et j’ai contribué à ce pacte de silence, d’une certaine façon : c’était une condition du traité qui me conférait mon égalité, que je n’invoquerais pas le caractère primitif de la mère, sa supériorité innée, ce vaudou devant lequel le mécanisme des droits égaux se fracasse.

Pour Cusk, il ne fait désormais aucun doute que la maternité diffère incommensurablement de la paternité et qu’elle la précède ontologiquement parce que la maternité imprègne les mères, modifiant leur être et leur rapport au monde, beaucoup plus profondément que les pères.

Le pire est que l’implication si célébrée socialement de son mari auprès de leurs enfants l’a désexué à ses yeux… ce qui a contribué à la rupture. « Et tu te dis féministe! » lui lance son mari désabusé. Et Cusk songe qu’il a raison. Qu’elle ne sait plus ce qu’elle est : mère, femme, féministe, écrivaine : « L’enfant s’immisce en la mère comme une teinture dans l’eau : rien d’elle ne demeure incolore. »

Call yourself a feminist, my husband says. And perhaps one of these days I’ll say to him, yes, you’re right. I shouldn’t call myself a feminist. You’re right. I’m so terribly sorry. And in a way, I’ll mean it. What is a feminist, anyway? What does it mean, to call yourself one? Sometimes feminism seems to involve so much criticism of female modes of being that you could be forgiven for thinking that a feminist is a woman who hates women, hates them for being such saps.

Chercher à nier la dilution de l’enfant dans la mère, la coloration de la symbiose intime, n’est que futilité. Mieux vaut être une andouille (« sap »), embrasser la métamorphose, la célébrer. L’équilibre demeure ardu pour Cusk, qui ne désire pas se parer de l’étoffe des mères au foyer. Les filles ont grandi, les besoins de chacun ont évolué. Il s’agit de ne plus les nier.

*

Les citations sont approximatives et traduites de l’anglais par moi.

Thurman, Judith (2017). « Rachel Cusk Gut-renovates the Novel » dans The New Yorker, 7 et 14 août. Disponible en ligne à

https://www.newyorker.com/magazine/2017/08/07/rachel-cusk-gut-renovates-the-novel

Cusk, Rachel (2007). Arlington Park, Paris, Éditions de l’Olivier.

Cusk, Rachel (2013). Contrecoup, Paris, Édition de l’Olivier.

 

La maternité a sauvé ma vie

by Annie Cloutier

Chaque fois que l’univers a menacé de convertir sa formidable énergie jusqu’à ne plus loger que dans la tête d’épingle d’un trou noir, à plusieurs reprises, depuis mes 14 ans, la maternité, celle des autres, puis la mienne, a sauvé ma vie.

J’ai sept ans. Ma poupée blonde est vêtue d’une jolie robe de taffetas, de chaussures robustes et d’un chapeau de paille ceint d’un ruban rose. Elle s’appelle Mandy. Sa jumelle Jenny gît dépenaillée, la chevelure en bataille, sa robe-tablier déboutonnée, sous le lit de ma petite soeur. Deux adorables fillettes nous figurant en miniature, ma soeur et moi.

Contrairement aux fillettes d’aujourd’hui, semble-t-il, j’ai à peine conscience de l’existence d’autres jouets tels que les Barbies. Un jour, je suis invitée chez une amie et pour faire bonne figure, je m’efforce d’enfiler des tuniques aux décolletés absurdes et des shorts moulants sur un corps de plastique collant, long et repoussant. Ce que j’aime, ce dont je raffole plus que tout, ce sont les bébés.

Mandy et Jenny

Mes cousines naissent. Elles ont de grands yeux et une odeur musquée de paradis. Elles enchantent mon enfance. Elles n’existaient pas et puis elles sont là. Je comprend très bien la façon dont cela se passe. Le bébé grossit dans le ventre durant neuf mois, le ventre se distend puis un jour on se rend à l’hôpital et on expulse le bébé en souffrant. Ce jour-là, le téléphone sonne, ma mère répond, j’entends ses effusions : « Merveilleux! Félicitations! » Elle parle avec sa soeur sur son lit d’hôpital. Nous la visitons sitôt qu’elle raccroche : un bébé adorable, moelleux et mignon, une fois de plus, accroît l’étonnement, la joie sensuelle de la vie.

Un jour, je pousse une cousine dans son landau sur le trottoir devant notre maison. Une voisine s’accroupit devant moi : « Tu prends soin de ta cousine, Annie? Comme c’est gentil de ta part. » Je rosis. Être une mère, c’est se pencher sur un petit être dodu, le baigner d’affection. On renifle les petits pieds. On lui fait des faces drôles. On pose les lèvres sur sa bedaine tendue, on souffle et le rire fuse, contagieux, époustouflant.

Adolescente, je connais la plus grande joie qu’il est possible d’éprouver lorsque mon frère naît. Je l’insère dans son petit siège, le pose sur mon bureau pendant que je fais mes devoirs. Après l’école, je me précipite à la maison, le coeur en fête, pour le retrouver. Puis je pars seule pour l’Allemagne l’année suivante, à 15 ans seulement, et tout au long d’un séjour ardu, douloureux, marqué par le mal du pays et la boulimie, c’est ma mère d’accueil qui chaque soir, les mains plongées dans l’eau brûlante de la vaisselle, par sa chaleur et sa compréhension patiente, maintient mon moral au-dessus de la ligne de flottaison.

Au retour, ma famille est brisée. Mes parents ont choisi de divorcer et s’en trouvent déprimés. Je sombre avec eux. Désespoir, rage, violence intérieure projetée en tous sens. Deux étés plus tard, c’est auprès d’enfants vibrants et mordorés que je recouvre un début d’allant. Je suis monitrice des cinq et six ans, qui me suivent comme une couvée.

La dépression, lors des étés passés en Estrie, ne se désagrège néanmoins qu’à demi. Devenir adulte… il s’agit d’une marche élevée. Le sens m’échappe. Je crains l’avenir. Et puis je deviens enceinte et je pars vivre aux Pays-Bas, dans une société qui célèbre la sacralité du temps consacré à la maternité. Peu à peu, au fil de jours lents tissés de balades à vélo le long des canaux, mon enfant m’entourant des ses petits bras potelés, quelque chose se construit.

De retour au Québec, je mets au monde deux autres enfants. Chaque accouchement, chaque mois passé à les abreuver, les soigner, les langer, les porter contre mon coeur au milieu de mille autres activités fortifie ma confiance. Le sens grossit. Un être serein, ancré, assuré craquèle la coquille d’angoisse jusqu’au jour où il la piétine. Cette renaissance, rendue possible par la maternité.

Puis un jour ma propre mère s’assoit devant moi, dans ma maison, sur mon divan. Elle fixe son regard dans le mien et affirme : « Tu me donnes envie de me suicider. Depuis que tu es née. »

De nouveau, je m’effondre.

Dans les semaines qui suivent, des attaques de panique d’une gravité inédite s’abattent sur moi. (J’en ai parlé ici et ici.) Je les connais intimement depuis mes 19 ans, mais cette fois, c’est plus grave. Je menace de me noyer. Je me convaincs que le monde se porterait mieux sans moi.

À travers la douleur, toutefois, une certitude : mes enfants. Pour eux, parce que je les aime comme une louve et que je désire plus que tout qu’ils grandissent sous l’oeil adorant d’une mère équilibrée et joyeuse, je m’accroche. La maternité, ce sens, ce don de soi, cette conviction, me tend les outils du deuil et de la guérison.

Certaines personnes conçoivent la maternité d’abord et avant tout comme une aliénation. Pour ma part, je ne la vis pas ainsi. Contraignante – certes oui ! Mais morale, structurante, porteuse de sens quand tout s’égare.

Il n’est pas impossible, même si je ne suis pas croyante, que les valeurs qui m’ont été transmises dans mon enfance dans les années 1980, les valeurs d’un christianisme de gauche, l’acceptation, la tolérance, le pardon et l’engagement jouent un rôle important dans ma confiance en la maternité, qui est don de soi, accueil, sacrifice si on y tient, amour, loyauté, acceptation inconditionnelle et pardon.

Être la mère de mes enfants, les mettre au monde, cheminer auprès d’eux, les accompagner à travers leur réussite, leurs joies, leurs angoisses et leurs déceptions, accepter, le moment venu, leur détachement a fait de moi une femme heureuse, une femme puissante.

Je voulais simplement dire ce qu’elle a signifié dans mon existence. Je voulais écrire la joie, l’identité profonde, le sens.

 

Pardon. Le demander.

by Annie Cloutier

Quand l’homme d’affaire Daniel Guay a posé la main sur le sein de la députée Caroline Simard lors d’un cocktail dinatoire en novembre 2014, Simard n’a attendu que quelques heures pour réagir. En fin de soirée, elle publiait un récit de l’incident sur ses comptes Twitter et Facebook, sans mentionner le nom de Guay.

Quelques jours plus tard, parce que la tourmente ne s’essoufflait pas, Guay a révélé son identité et présenté des excuses publiques à Simard, qui les a acceptées. Il s’agissait pour elle d’un geste de « justice réparatrice ». Elle ne souhaitait pas aller plus loin, c’est-à-dire porter plainte, c’est-à-dire (selon mon interprétation) faire souffrir plus qu’il ne le faut un homme qui dit regretter son geste et qui l’affirme au vu et au su de la société entière.

Simard allait par la suite expliquer que ce qui importait, à ses yeux, était de dénoncer l’acte lorsqu’il était posé, tant pour sa dignité personnelle que pour l’avancement de la société.

La ministre de la Justice d’alors, Stéphanie Vallée, n’a pas vu la situation du même œil. Il faut porter plainte, a-t-elle expliqué, sitôt qu’un geste de nature criminelle est posé, ce qui, selon elle, est le cas d’une main posée sur un sein.

*

Qui a raison? Qui, de Simard ou de Vallée, propose le mécanisme de règlement de conflit le plus équitable? Le plus sain? Le plus favorable au lien social? Le plus susceptible de favoriser le mieux-être des parties impliquées? Si elle ne souhaitait pas porter plainte, Caroline Simard n’aurait-elle pas dû traiter l’incident de façon privée? Qu’arriverait-il si chacun se mettait à se faire justice de sa propre initiative? Jusqu’où la dénonciation peut-elle déraper? L’affichage d’insinuations de harcèlement sexuel sur les portes de trois professeurs de l’UQAM en novembre 2014 et la circulation de ces insinuations à un rythme effréné sur les réseaux sociaux en a à l’époque sidéré plus d’un. Il ne s’agit pas de pendre haut et cours, sans entendre l’accusé. Jamais.

Ce n’était pas le cas, du reste, de Caroline Simard, qui a dénoncé à visière levée avec des faits et des arguments précis. Daniel Guay avait tout loisir de s’expliquer et de participer au processus de justice réparatrice et transformatrice. Il l’a fait.

Toutes les personnes qui posent des gestes malheureux, qu’on les dénonce ou pas, n’ont toutefois pas, hélas!, la capacité ou la motivation d’entreprendre l’introspection nécessaire pour entrer en dialogue avec la personne qui dénonce. Sans douter de la bonne foi de Guay, on peut imaginer que des hommes plongés dans la même tourmente ne remettent leurs gestes en cause que si la polémique les y contraint. Dans un premier temps, le recours aux réseaux sociaux avec ou sans mention du nom de l’agresseur peut-il agir comme une sorte d’incitation à la réflexion de la part du coupable présumé? Cette façon de faire me semble d’abord portée par l’espoir que la personne fautive reconnaisse ses torts et que, dès lors, il ne soit pas nécessaire d’aller plus loin. La plupart d’entre nous répugnons à la vengeance. Portés par le désir de guérir et de poursuivre notre vie, nous désirons simplement que les atteintes que nous avons subies soient reconnues. Lorsque c’est fait, nous ne demandons pas mieux que de pardonner.

Ceci est crucial. Lorsque nous subissons un tort, l’un des événements les plus susceptibles d’assurer la profondeur de notre guérison est le fait que la personne qui nous l’a infligé demande pardon. Il est certes possible, dans certains cas du moins, de pardonner sans en recevoir la demande. Pour plusieurs, ce pardon accordé de manière spontanée (sans que la personne en faute ne reconnaisse ses torts) constitue à la fois une étape cruciale sur la voie du mieux-être et un signe de grandeur spirituelle ou  morale. Et il est vrai que le contexte dans lequel l’atteinte a été subie et celui dans lequel on s’efforce de s’en remettre rendent parfois possible ce type de pardon. Pardonner à un ex exilé dans un cloître californien et dont on n’entend plus parler est plus simple que de pardonner à celui qui se répand en accusations contre nous sur Facebook suite à la rupture. Dans la plupart des cas, les circonstances propices au pardon « gratuit » relèvent du hasard, de la bénédiction, d’une certaine façon.

Mais pas toujours.

J’ai été témoin – sinon d’un pardon, à tout le moins d’une compréhension et d’une acceptation spontanées et bouleversantes de la souffrance d’un malfaiteur, et ce, en dépit de circonstances tragiques et d’une effroyable douleur – lors des funérailles en mémoire de Mamadou Tanou Barry, d’Ibrahima Barry et d’Azzeddine Soufiane au Centre des congrès de Québec le 3 février dernier. L’imam Hassan Guillet a alors prononcé les paroles suivantes :

Il y a aussi une autre victime dont on n’a pas parlé. Cette victime s’appelle Alexandre Bissonnette. Avant qu’il soit assassin, il était victime lui-même. Avant de planter les balles dans les poitrines de ses victimes, il y a des mots plus forts qui avaient été plantés dans son cerveau.

Je suis convaincue que de telles paroles, prononcées avec compassion au plus fort de l’émotion, témoignent d’une force spirituelle hors du commun. Monsieur Guillet s’est conduit comme un véritable chef spirituel cet après-midi-là. Ses mots m’ont consolée. Je souhaite qu’ils aient eu une portée semblable pour les familles éplorées.

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L’imam Hassan Guillet prononçant une allocution funéraire en mémoire des victimes des attentats du Centre culturel islamique de Québec le 3 février 2017.

Or, comme les personnes qui infligent et qui subissent une offense atteignent rarement la grandeur d’âme de monsieur Guillet, et bien que le pardon soit un événement d’une grande valeur spirituelle et morale, ne pas pardonner à celui qui ne s’excuse pas demeure sain psychologiquement et même socialement. J’estime nécessaire de le préciser parce que trop de personnes, en plus de se débattre sur la voie souvent solitaire de la guérison suite au tort qui leur a été causé, ressentent une anxiété coupable parce qu’elles ne sentent pas monter en elles l’élan du pardon.

La tradition catholique l’établit pourtant sans ambages : le pardon est une démarche qui concerne d’abord la personne qui offense. C’est elle qui, en tout premier lieu, est invitée à sonder son coeur. À reconnaître ses torts.  À s’efforcer par des gestes concrets de cheminer vers le mieux. Alors, et alors seulement, l’absolution peut lui être consentie. Le pardon est un acte conçu pour aider le pécheur, pour lui offrir la bienveillance nécessaire au cheminement vers la rédemption.

Pour la victime, dès lors, accorder son pardon, c’est d’abord offrir à l’autre la solidarité et la reconnaissance d’une commune humanité. Contrairement à ce qu’en écrivent certains sites de croissance personnelle, personne ne doit pardon à qui que ce soit et le pardon n’est pas un caillou dans le soulier de votre guérison. Si le pardon vous fait du bien, qu’il y ait eu excuses ou non, accordez-le. Sinon, réservez-le dans un coin de votre psyché, bien blotti avec l’espoir et la sérénité que vous travaillez à retrouver. L’espoir qu’un jour, les torts soient reconnus. Votre guérison, en attendant, n’est pas compromise. Vous n’avez pas besoin de pardonner pour prendre du mieux. Comprendre, accepter, lâcher prise quant au passé, aller de l’avant : oui. Mais au retour d’une certaine sérénité, le pardon n’est pas condition.

Reste que le scénario le plus favorable demeure celui où l’offenseur prend conscience de ses torts puis entreprend le travail sur soi qui mène à la réparation. Une étape cruciale est alors la demande de pardon. De fait, ce scénario est le plus propice à la justice réparatrice, dont j’estime qu’elle est plus porteuse de l’équilibre, de la justice et du bien-être tant de la victime que de la société entière que la seule recherche d’une punition par le droit. (Cette issue demeure néanmoins la seule possible, parfois.)

Or, en vérité, peu de personnes possèdent la force de caractère et le soutien social nécessaires à l’admission d’avoir commis une mauvaise action. Dans la plupart des cas, les personnes qui subissent un tort doivent guérir seules, non seulement sans admission de tort de la part de l’agresseur, mais également sans la reconnaissance sociale de ce qu’elles ont subi. Dans les cas de torts causés à la personne (viol, inceste, harcèlement sexuel, psychologique, physique, violence conjugale, dénigrement répété, harcèlement au travail, sur les réseaux sociaux, familial, préjudices subis pendant l’enfance par les parents, la fratrie, les grands-parents, les tantes ou les oncles, etc.), il n’est pas rare que la personne qui a subi les torts se heurte à l’incompréhension, voire au déni de son entourage.

Il arrive même que la dénonciation se retourne contre la personne qui a subi l’outrage. Dans les pires cas, on fait d’elle un bouc émissaire. Car la société n’apprécie que peu ce qu’elle contemple d’elle-même dans certains gestes honteux. L’agression sexuelle est-elle le signe d’une culture du viol? Un attentat, celui d’un racisme systémique? Mieux vaut détourner le regard que de défaillir sous le poids du questionnement.

La question se pose dès lors :

Comment faire face à la résistance de l’agresseur et l’amener à admettre ses torts sans qu’il ne dédramatise, minimise la portée ou amoindrisse les conséquences de ses actions? se demandent les chercheures en droit Rachel Chagnon, Liliane Côté et Virginie Mikaelian. Il existe plusieurs écoles de pensée sur ce sujet. Certaines proposeront d’utiliser les témoignages sur Facebook afin de menacer sa réputation et de compter sur la pression des pairs pour le contraindre à entrer dans le processus. D’autres considèrent suffisant et plus humain de confronter l’agresseur sans le brusquer pour l’amener à participer au processus de son plein gré. Dans tous les cas, la bonne volonté de l’agresseur et un bon réseau de soutien pour l’épauler dans sa transformation sont des éléments clés de la réussite de la justice transformatrice. En effet, cette justice ne cherche pas à punir, mais à transformer radicalement tous les acteurs et toutes les actrices impliqués, tant la survivante et la communauté que l’agresseur.

Engager la communauté dans le processus de justice réparatrice devrait aller de soi. Car sans nier la responsabilité personnelle de celui qui perpètre le tort, la sociologie montre que c’est la communauté entière qui produit la déviance. Nos valeurs, nos normes, nos rigidités, nos musellements, nos exclusions, nos comportements de groupes, nos tabous, nos intolérances, nos injustices et nos inégalités contribuent à créer de la division et à faire en sorte que certaines personnes, submergées de honte ou de haine de soi par exemple, commettent des gestes malheureux. Il est donc normal et souhaitable que la communauté contribue à réparer les torts qu’elle crée.

À ce titre, la reconnaissance d’une certaine responsabilité de la part de certains animateurs de radio privée suite aux attentats survenus au Centre culturel islamique de Québec mérite notre admiration. Cette administratrice d’un site anti-islam radical qui a pris la décision de fermer à la suite des attentats a posé un geste tout aussi louable. Et que peut-on espérer d’Alexandre Bissonnette lui-même, qui s’est rendu à la police moins d’une heure après avoir commis son geste funeste? Lui aussi, éventuellement, à condition qu’il s’amende, a droit à la rédemption. Terrible parcours en perspective, dans son cas.

Admettre des torts n’est jamais facile. Non seulement la communauté a-t-elle la responsabilité de soutenir les personnes déviantes qui souhaitent s’amender, mais elle a aussi le devoir de s’interroger, de réviser ses pratiques, ses normes et ses valeurs, de les transformer afin de les rendre plus inclusives, plus justes et plus génératrices de bien-être pour tous. Ces derniers temps, dans les réseaux sociaux, la hargne et l’agressivité vis-à-vis « des autres » contribuent à créer des catégories fourre-tout qui nous élèvent les uns contre les autres. « Celles qui votent pour Trump. » « Ceux qui écoutent telle station de radio. » Alors que nous appartenons tous à la même communauté.

Qu’auraient pu faire, de quelle aide auraient pu bénéficier Guy Cloutier, Jian Gomeshi, Gerry Sklavounos et tous ces présumés harceleurs de l’ombre avant qu’il ne soit trop tard? De quel type d’empathie et de soutien Alexandre Bissonnette avait-il besoin? Comment accueillons-nous celui qui affirme : « Je ressens une telle haine envers telle personne ou tel groupe social. J’ai envie de me déchaîner contre elle ou contre lui sur les réseaux sociaux. J’ai envie de meurtre. De suicide. De sang. » Ou encore : « Je suis attiré sexuellement par l’enfant de ma sœur. » Plus banal, plus répandu, et néanmoins tellement douloureux : « Mon enfant suscite ma hargne. Je ne l’aime pas. Je voudrais ne l’avoir jamais conçu. » Est-il même imaginable que de telles phrases soient prononcées? À quel malheur, à quelle solitude, à quelle fureur impossibles à canaliser renvoie-t-on la personne en détresse qui ne bénéficie d’aucun lieu de parole sécuritaire où exprimer ce qu’elle vit?

Une personne délinquante ou sur le point de l’être ne peut s’engager dans un processus de justice réparatrice si la communauté ne lui témoigne que colère et mépris. Il nous arrive à tous de ressentir l’indéfendable. Nous avons tous commis des fautes au moins mineures que nous avons été incapables de reconnaître parce que nous ressentons qu’il n’y a pas de place dans la discussion publique pour exprimer et explorer ce qui s’est passé au moment où nous avons dévié du comportement optimal. Nous exigeons la performance, la compétition et l’image. Nous présenter nu, faillible, devant le tribunal social revêt parfois l’allure d’un suicide en soi. Pas étonnant, dès lors, que nous y renoncions. Mais ce qu’il faut bien saisir, ce devant quoi notre réflexion ne doit pas reculer, c’est qu’à ce tribunal,  tour à tour, nous incarnons autant l’accusateur que l’intimé.

Accusateur.

Plus souvent qu’intimé.

C’est pourquoi j’estime que c’est la communauté entière qui doit revoir ses attitudes, ses pratiques, se rassembler pour soutenir la personne qui souhaite s’amender. Les poursuites judiciaires ont certes leur utilité. Mais le travail soutenu de la réparation, il faut un village pour  l’effectuer. Plus qu’à une condamnation sèche et immédiate, c’est bien à cela qu’appellent les dénonciations : au soutien entier de la société. Pour la guérison de la victime. Pour un monde plus juste, plus ouvert et mieux fondé sur notre humanité. Et pour la rédemption de l’accusé.

Les agressions sexuelles et les homicides sont spectaculaires. Les émotions qu’ils provoquent au moins autant. Néanmoins, c’est en plongeant en nous, en reconnaissant que nous sommes tous, tour à tour – quoiqu’à moindre échelle, fort heureusement – agresseur et agressé, que nous approchons d’une société et d’une justice véritablement réparatrices. Nous avons un jour été blessés. Nous avons un jour causé des torts quant auxquels nous n’avons pas été en mesure de demander pardon. Nous partageons tous ces événements constitutifs de notre humanité. Et c’est ensemble, tous, que nous devons trouver la force de demander pardon pour qu’ensuite… nous puissions, collectivement, nous l’accorder.

Le désir et le bouc émissaire

by Annie Cloutier

Le désir – d’être une écrivaine reconnue, par exemple – n’est pas une manifestation authentique et passionnée d’un moi personnel et unique dont la satisfaction procure enfin la paix. Le désir, au contraire, est une imitation du désir d’autrui qui ne peut que dégénérer en rivalité, puis en violence. Ce n’est pas moi, mais René Girard, un penseur français mort en 2015, qui l’écrit.

Pour Girard, cette nature mimétique du désir humain est si profonde et puissante qu’elle permet d’expliquer le fonctionnement de nos sociétés depuis leur origine. Nous désirons ce que les autres désirent. Tel est le ressort du conflit.

Hélas! la dynamique mimétique ne s’arrête-t-elle pas là. La satisfaction de tout désir entraine la convoitise et la vengeance dans un cycle de plus en plus instable et violent. À un certain stade de fascination haineuse pour le désir de l’autre, l’objet même du désir s’évanouit dans l’oubli. La nature du conflit d’origine nous échappe. N’existent plus que la haine et la violence des uns envers les autres. Alors, seule une expiation spectaculaire est en mesure de mettre un terme à la violence déchainée. Cette expiation s’incarne dans la désignation d’un bouc émissaire.

Quel bouc émissaire? Comment le désigne-t-on? Pour Girard, le bouc émissaire est un individu dont la particularité est perçue comme démiurge ou divine. En clair : il s’agit d’un individu qui se distingue par ses traits physiques, son apparence, ses croyances ou ses pratiques; bref, un être qui envisage et accomplit les choses différemment.

Dirigeant sa fureur diffuse vers un individu unique, la communauté investit cet être de son ressentiment et de sa hargne jusqu’à son exécution.

Une fois sacrifié, le bouc émissaire est déifié de manière définitive. Parce que sa mort a mis fin au conflit, il semble confirmé qu’il a la puissance d’un dieu. Vraiment, celui-ci était fils de Dieu, reconnaît le centurion au pied de la croix, par exemple.

Pour Girard, nous sommes en mesure de pousser très loin le mensonge collectif afin de ne pas voir que nous sommes motivés par l’envie et la jalousie, plutôt que par ce sain appétit de croissance, de cohésion et d’expérience dont nous voudrions faire notre discours officiel.

Exégète biblique, il analyse un passage à prime abord insensé des évangiles dans lequel Jésus affirme apporter la violence :

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. (Matthieu 10 : 34)

Pourquoi Jésus, qui prêche l’amour, la paix et le pardon, affirme-t-il susciter la division et la violence?

Pour Girard, la réponse est simple. Jésus apporte la division parce qu’il dénonce la violence sacrificielle qui s’incarne dans le bouc émissaire. Il révèle le secret sacré : l’ordre social dépend du sacrifice de victimes innocentes. Et non seulement le révèle-t-il, mais il demande qu’on y mette fin en aimant, en pardonnant, en luttant contre l’injustice et en protégeant les plus faibles.

Jésus ne se leurre pas, toutefois : la révélation qu’il apporte ne peut qu’ébranler l’ordre social. S’il n’est plus permis de sacrifier une victime innocente, comment contrôler la violence dans la communauté? Pour plusieurs, le sacrifice expiatoire continue de paraitre un moindre mal.

Pour Girard, interprétant la pensée de Jésus telle que rapportée par Matthieu, il ne peut plus être question de recourir au sacrifice de victimes innocentes. L’alternative véritable est la suivante : ou bien nous nous aimons les uns les autres, ou bien nous mourrons tous de notre violence exacerbée. Pour l’instant, aux yeux de Girard, le monde est le foyer d’une violence de plus en plus généralisée (c’est-à-dire sans frontière, mondialisée) parce que nous n’avons plus la protection du sacrifice et que nous ne compensons pas ce fait en embrassant l’amour et le pardon comme valeurs organisatrices de nos sociétés. Il se peut toutefois que les campagnes de harcèlement et d’humiliation collective dont Internet regorge soient en train de remettre les boucs émissaires à l’honneur. Réaction de masse à l’emballement perçu du désordre et de la violence? Quoiqu’il en soit, si nous sombrons dans la désignation de souffre-douleurs, nous retournons à l’époque pré-chrétienne.

Le malheur, pour Girard, est que l’individualisme fait que nous sommes à la fois plus attentifs aux victimes et à nous-mêmes qu’auparavant. Nous reconnaissons l’innocence des boucs émissaires et cherchons à les protéger – grâce à notre héritage chrétien notamment – mais nous cherchons d’abord et avant tout à préserver l’idée que nous nous faisons de notre propre innocence. Transposant Candide, qui parcourt les horreurs de son époque, révolté par la violence qu’il rencontre, mais certain de sa propre innocence, Girard avance que les médias d’aujourd’hui adoptent la même attitude. Ils nous permettent de nous exclure du monde, de nous blanchir du mal et de nous percevoir individuellement ou en groupes restreints comme de bons êtres humains. « Les médias se scandalisent de tout sans cesse, explique-t-il. Tout en considérant que nous n’avons rien à voir avec toute cette violence. » Et nous, lecteurs, faisons de même. C’est toujours la faute d’un autre, de structures et de dynamiques qui nous dépassent. Nous nous rassurons de notre impuissance. D’où notre propension à tirer à vue sur les propos ou les pratiques « qui dépassent » : elles nous paraissent incarner la déviance, elles nous paraissent menaçantes, à nous, êtres purs, qui ne désordonnons rien ni personne.

Girard se concevait-il lui-même comme une version atténuée du bouc émissaire? Au regard de sa puissance heuristique, son œuvre a reçu bien peu de reconnaissance. À cause de son originalité fondée sur une conception avant-gardiste de la multidisciplinarité (anthropologie/philosophie/théologie/psychologie) et sur une conviction de la pertinence épistémologique des évangiles, il a, sa vie durant, été regardé de haut par la communauté scientifique. Il évoquait son rejet avec humour… et causticité.

« Adoptant une écriture de plus en plus pamphlétaire, voire prophétique, il était convaincu de porter une vérité que personne ne voulait voir et qui pourtant crevait les yeux, écrit Jean Birnbaum dans Le monde. » « Je n’arrive pas à éviter de donner cette impression d’arrogance », admettait Girard, narquois, jusqu’à la fin de sa vie.

*

La série Ideas de la CBC consacre une série de fascinants reportages à René Girard.

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René Girard : le désir mimétique au fondement du conflit.

Exprimer ses émotions fait partie de la solution

by Annie Cloutier

Des hommes proches de moi que j’adore admettent ne rien dire lorsque d’autres hommes font des commentaires sexistes, sexuels ou dégradants à propos de femmes. Je comprends évidemment la difficulté de prendre la parole au sein d’un groupe lorsqu’il nous semble être le seul à éprouver un malaise face à ce qui se passe. Je comprends qu’on se demande : « Est-ce que c’est si grave que ça? C’est juste des niaiseries. Je ne vais pas risquer mes amitiés pour ça. » Je comprends aussi qu’on puisse se dire : « Ça a toujours été comme ça. Est-ce qu’il faut s’empêcher de tout dire? » Etc.

Je crois néanmoins que le moment est venu pour vous, chers hommes, d’intervenir à la moindre occasion, quitte à vous tromper ou à « exagérer » des fois. En fait, il est peu probable que vous exagériez. Entendre objectifier un être humain, l’entendre être ramenée à sa seule sexualité, l’entendre se faire dénigrer ou insulter, même avec des mots pas si vulgaires que ça, même par allusion, c’est toujours une raison suffisante pour ne pas se taire.

Ces derniers jours, je suis bouleversée plus encore que d’habitude par l’ampleur de la culture du viol. Je redoute ce qu’elle imprègne dans les cerveaux de mes adolescents. J’ai fort à faire pour soutenir avec eux des conversations qu’ils ne semblent pas vraiment comprendre. « Maman! s’écrient-ils. Tu t’inquiètes pour rien! On respecte les filles, nous autres! »

Mais justement… « On respecte les filles »… paradoxalement, est la phrase la plus insidieusement inégalitaire qu’un ado puisse adopter comme boussole. Les filles ne sont pas là pour être respectées comme des poupées fragiles. ELLES SONT VOS ÉGALES! Respecter tous les êtres humains devraient être un fondement absolu de nos relations, non quelque chose à quoi on doit réfléchir ou qu’on doit se rappeler constamment. Une fille se demande-t-elle si elle respecte les hommes?

Je crains fort que malgré tous nos efforts à mon mari et à moi, mes garçons deviennent éventuellement infectés par l’idée omniprésente que les femmes sont d’abord et avant tout des images sexy, des « objets de jouissance ». Oui, les filles sont fortes, affirmées et intelligentes, admettent-ils. Bien sûr. C’est l’évidence. Mais j’ai parfois l’impression qu’autour de mes ados, ce qui est d’abord recherché chez les filles est la possibilité d’avoir des rapports sexuels avec elles.

Et je crains que les adolescentes, les jeunes femmes et même les femmes de mon âge soient infectées par cette idée que sans leur désirabilité, sans leur disponibilité sexuelle, elles ne sont rien.

Comment comparer mon expérience à la leur? Peut-être ai-je été élevée dans un milieu particulièrement protégé. Quand j’étais adolescente dans les années 1980, j’allais à l’école privée pour filles. Nous adorions les garçons, bien sûr, et les côtoyions les fins de semaine, dans des partys. Nous faisions des expériences sexuelles qu’il nous arrivait de regretter. Qui peut se vanter d’avoir évité cela? Les essais et erreurs sont certainement inévitables, voir nécessaires en ces matières. Pourtant, jamais je n’ai eu l’impression de n’être QUE ma sexualité. L’intérêt des garçons semblait porter sur mon intelligence, ma gentillesse, mon sens de l’humour autant que sur ma beauté. Peut-être étais-je naïve. Aujourd’hui, je doute de plus en plus de ce que j’apprenais à mon rythme à cette époque. Il me semble avoir eu tout faux. L’image qui s’impose de plus en plus à moi à travers le déluge de situations qui nous sont présentées dans les médias et les réseaux sociaux est celle d’une immense majorité d’hommes en rut qui ne pensent et ne cherchent que le sexe, constamment. Quand j’avais 16, 25, 35 ans, ce n’était pas ce que je croyais de vous. Je croyais que votre sexualité était un pan de ce que vous étiez, pas cette obsession qui semble contrôler votre vie.

Aujourd’hui je ressens dans ma chaire la honte, l’humiliation et le rabaissement de chaque commentaire lancé « en blague » (ha ha) contre chaque femme. Chers hommes, allez-vous enfin faire l’effort de vous représenter ce que cela signifie, d’être sans cesse ramenée à son corps? S’habiller le matin, désirer être la version la plus jolie de soi-même ne devrait pas, dans vos têtes, équivaloir à demander d’être traitées de salopes, ni même d’apercevoir sans cesse votre regard traînant sur nous. Nous sommes jolies. Vous êtes beaux aussi. Le monde est plus agréable quand tout le monde fait l’effort de bien se présenter. Est-il possible de penser à autre chose, de ne pas en faire tout un plat ?

J’essaie souvent de vous faire prendre conscience de ce que vous ressentiriez si un gros homosexuel (je dis « gros » pour que vous ressentiez l’effet de la domination physique sur vous) vous lançait constamment des commentaires ou des avances. Vous me répondez que c’est difficile à imaginer. Et moi une fois de plus, je rétorque : « S’il-vous-plaît, difficile ou non, faites l’effort. » Quand on parle de privilège de l’homme blanc, c’est exactement de ça dont il s’agit : de la possibilité de ne pas avoir à imaginer.

J’ai été horrifiée par la réponse de l’Université Laval cette semaine. « Barrez vos portes »… Quel recours inepte à la gestion de crise, quelle indifférence profonde, quelle blâme jeté sur la victime. J’ai honte.

La culture du viol n’a rien à voir avec des portes verrouillées ou non et il n’est pas question qu’en réponse à une maladie grave de notre société, ce soit nous les femmes qui limitions toujours plus notre liberté de mouvements. La culture du viol prend racine dans notre hypersexualisation, c’est-à-dire dans notre névrose collective consistant à mettre et à voir du sexe dans tout, et dans le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, plus encore qu’auparavant malgré les avancées professionnelles, parce que ce pouvoir s’incarne désormais dans cette sphère sexuelle qui n’a rien d’une sphère, justement, parce qu’elle envahit et pourrit tout, tout le temps, cette sphère au départ si étroitement liée, aux yeux des femmes, avec l’amour, les relations affectives et – hélas, car ça ne devrait pas être le cas – leur sentiment de valoir quelque chose.

Hommes de ma vie, hommes de mon réseau, hommes que j’apprécie et aime tant, s’il-vous-plaît, si vous croyez réellement à l’égalité entre les femmes et les hommes, cessez de croire que le problème n’a rien à voir avec vous. Bien sûr évidemment, vous n’êtes pas des Trump, des Gomeshi, des DSK, des Aubut, etc. Le comportement de ces hommes dépasse probablement de très loin ce dont vous avez pu avoir été témoin dans votre vie personnelle généralement digne et présentable. Pourtant, chaque fois que vous vous taisez, chaque fois que vous endurez une conversation de « vestiaire » (peu importe l’endroit où vous vous trouvez d’ailleurs), chaque fois qu’en prenant une bière, vous ne trouvez rien de mieux à faire que de zyeuter la serveuse en vous regardant d’un air entendu, c’est moi, c’est toutes les femmes que vous laissez tomber.

Voir et apprécier la beauté est une chose. Faire sentir à celle qu’on voit que notre regard l’objectifie en est une autre. Gardez votre appréciation pour vous, les gars. Je vois les femmes et les hommes, moi aussi, dans toute leur fascinante beauté. Je ne leur fais pas sentir mon regard pour autant. Surtout, je ne m’assure pas que les gens qui m’accompagnent m’ont vue en train de regarder dans le seul but d’affirmer plus d’identité sexuelle et de pouvoir.

Cette photo de Tomaz Levstek parue avec un article du Devoir cette semaine fait comprendre ce dont je parle :

lhomme-est-un-loup-pour-la-femme

Vous secouez la tête avec consternation devant les propos de Trump, estimant que se vanter d’attouchements, c’est « dépasser la limite ». Je ne suis pas d’accord. Parler des femmes en termes sexuels, en évoquant votre envie de les baiser, de les fourrer ou de les mettre (quand votre langage n’est pas encore mille fois plus outrancier que cela), c’est déjà dépasser la limite.

Solution pressante et simple (à défaut de facile pour vous) à mettre en pratique?

Apprenez à parler de vos émotions avec des mots simples et humains. Plutôt que des insanités supposées démontrer votre virilité, dites : « ‘Cette fille m’attire. J’aimerais sortir avec elle, mais je crains qu’elle ne veuille pas de moi. » Dans le vestiaire, pas un homme n’a pas vécu cette situation. Chacun est en mesure de comprendre votre émotion.

Apprendre à parler, à partager calmement ses émotions, oui. Là réside une partie de la solution. Et c’est vous, hommes de ma vie privilégiés, adorables et instruits qui êtes investis de la responsabilité particulière de donner l’exemple chaque fois que l’occasion s’y prête, petit à petit.

Journal de lenteur et de don

by Annie Cloutier

J’ai passé la première moitié de l’année 2016 à distance de l’écriture publiée et des réseaux sociaux. J’éprouvais le besoin profond d’une pause. Je me suis consacrée à la rencontre d’une trentaine de couples de la région de Québec, que dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai interrogé au sujet de l’amour, de l’entraide et de l’engagement au sein de leur union. Et puis j’ai tenu un journal. J’en publie ici de minces fragments, notamment au sujet de la lenteur et du don.

6 janvier 2016

Depuis l’été dernier, il a été question que nous déménagions. Pendant six mois, nous avons vécu suspendus, en attente du grand dérangement. Et puis entre Noël et le Jour de l’An, nous avons décidé que non. Nous restons ici.

Nous avons alors entrepris d’abattre le mur qui sépare la salle à manger de la cuisine. Chaque soir, G. arrache des clous, tire à pleines poignes sur les panneaux de gypse, démolit un pan. Je l’assiste du mieux que je peux : je ramasse les débris au fur et à mesure, je lui apporte un outil. La plupart du temps, je m’assois simplement près de lui et je lui tiens compagnie.

Ce matin, la lumière pénètre à profusion par quatre fenêtres placées sur trois côtés de la maison. Je bois mon thé. Je baigne. Lumière sur une femme de maison.

27 janvier

J’éprouve une telle tendresse à l’égard des gens dont je recueille les réflexions et dont je passe des heures, ces jours-ci, transcrivant les verbatims de nos conversations, à écouter la voix. Ce qu’ils me racontent est en mesure de réconcilier les cœurs les plus blasés avec la plausibilité d’une nature humaine généreuse et aimante.

Seconder son conjoint dans ses corrections de fin de session, tard dans la soirée, une fois les enfants au lit, alors qu’on tombe de fatigue. Prendre place sur l’esquisse frêle de la dépression aux côtés de l’autre, naviguer bravement avec elle. Découvrir le dépassement de soi qu’exige la maternité : « Je désirais des enfants. C’était viscéral. Je ne me questionnais pas. Et maintenant je découvre que le don est carrément devenu toute ma personne. Je ne m’appartiens plus. C’est ardu. C’est exigeant. Mais ça m’apporte beaucoup également. »

Où ces gens puisent-ils leur inspiration? Pas dans les discours calculateurs, individualistes, centrés sur la sexualité sérielle ou polygame et égalitaristes (au sens de pareil) dont on nous rabâche les oreilles de manières incessante, tout de même! Ce qu’ils évoquent me paraît relever des « mœurs », d’une sagesse antique, de manières d’être transmises à travers les générations, de certitudes instinctives. Rien qui s’insère dans des paramètres, dans des calculs, des idéologies, des typographies, des comparaisons et des objectifs à atteindre.

La confiance. Un authentique désintérêt pour le profit personnel. Un partage des tâches selon les intérêts et les capacités de chacun, de façon équitable (et non pas identique). Le renoncement personnel à certains désirs en faveur d’un accomplissement commun envisagé comme fondamental. La présence. Le plaisir de faire plaisir, de pratiquer le don. Aimer, apprécier, valoriser, encourager ses enfants et son conjoint tels qu’ils sont, non tels qu’on désire qu’ils soient. Accorder plus d’importance au don qu’à la réussite personnelle. Lâcher prise. Accepter de ne pas tout contrôler. Voir le couple comme un moteur de croissance. Faire des efforts. Communiquer. Ne pas quantifier ce qui n’a pas à l’être. Établir sa famille en tant que priorité.

Comment ne pas ressentir, les écoutant, que nous savons ce qu’il faut faire et que nous sommes équipés pour mener la tâche à bien? Que les difficultés croissent et prospèrent loin du cœur, dans l’univers aride et faussement raisonnable des chroniques simplistes, des 10-trucs-pour-réussir-son-couple, des soi-disant « confidences » de star (qui ne s’épanchent qu’en clichés, ne parlent jamais de sentiments profonds), de la charcuterie des hanches, de la vulve et du gonflage des lèvres, des impératifs de fausse égalité (gagner autant l’un que l’autre, accomplir les mêmes tâches, faire l’amour sans attachement, etc.)? Ces clics que nous multiplions dans l’attente, dans l’espoir d’une vision, sont autant d’oasis illusoires dans nos vies affectives trop peu incarnées.

« Mes » couples sont ailleurs. Ils prononcent le mot « amour ». Ils savent que tout est là.

 14 février

Rien ne cloche avec mon bonheur même si je désire peu. Mitraillée comme tout le monde des images de la « réussite » des autres, de leurs vacances, de leurs sorties, de leurs achats, des programmes scolaires et parascolaires que suivent leurs enfants, il arrive néanmoins que je ressente le besoin de m’en convaincre de nouveau. Je désire peu l’électronique, les activités, les sorties, les restos, les abonnements sportifs. Je désire peu les vêtements, les crèmes, les bijoux et les parures. Même les livres, je les désire peu. Je désire lire – ça oui! Mais posséder des rayons entiers de bouquins : je n’en voie pas l’intérêt.

La vie idéale à mes yeux se résume à du temps calme à la maison, seule, contemplative, thé et bouquin entre les mains. Et savoir mon mari et mes enfants non loin.

Je suis à ce point paisible dans mon rapport au travail, à ce point décalée par rapport aux exigences de performance et de consommation, que mes enfants se font une idée un peu faussée de ce à quoi j’occupe mes journées. Lorsque, peu avant 17 h, j’entends leurs pas sur le balcon, je sauvegarde mon document et je descends les accueillir au salon. Le matin, lorsque leur autobus leur fait faux bond, je les conduis à l’école en pyjama.

Cette semaine, mon fils a affirmé, comme si c’était une évidence, que je ne gagnais pas d’argent.

-Attends, me suis-je étonnée. Tu penses que je ne gagne pas d’argent?

-Ben…

-Je ne gagne pas autant d’argent que ton père, c’est certain. Mais je gagne entre 25 et 35 000 $ par année depuis quelques années. Ce n’est quand même pas rien.

Le regard écarquillé de mon fils était sans prix. De toute évidence, il n’a pas dépassé la phase « de la disparition ». Une fois évacuée de son champ de vision, je n’existe plus, je ne fais plus rien, je ne me consacre pas à une existence autonome, je me contente d’attendre patiemment son retour. Oh! que je n’offre pas à mes fils l’image si louangée de la femme déterminée à avoir du succès, qui écrit ses essais le soir quand les enfants sont au lit, qui paie ses factures avant l’aurore, qui court, qui boit son café en consultant ses courriels, qui embrasse distraitement son chum, qui laisse traîner le lait sur le comptoir et qui fait venir Thaï Zone en bout de course en fin de journée!

J’ai misérablement failli en ce domaine. Mes enfants pensent que je n’ai rien d’autre à faire de mes journées que d’attendre leur retour, de m’occuper d’eux. Et c’est vrai que même si j’accomplis plusieurs autres choses, rien n’est plus central que ma disponibilité envers eux.

Je suis différente, je crois. Je le comprends de mieux en mieux. Je ne parle pas de ce à quoi j’occupe mes journées en termes de stress, de course, de compétition, de temps qui manque, d’heure de tombée. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je continue de répondre que je suis à la maison, même si mes enfants ont quitté l’école primaire et que je travaille chez moi. Parce que c’est le plus important pour moi. La priorité absolue. Je suis faite comme ça.

*

Quand on me demande si j’ai vu le dernier film, ou le dernier viméo, ou le dernier meme, ou le dernier GIF, ou lu le dernier livre, ou essayé le dernier resto, ou voyagé dernièrement, la réponse est presque toujours non.

Quand on me demande si je reçois beaucoup de courriels chaque jour, la réponse est non.

Quand on me demande si je travaille trop, si je suis débordée, si je me couche trop tard, si je suis épuisée, dépassée, à la course tout le temps, la réponse est non.

Quand on me demande si je fais telle activité, si j’applique telle méthode d’intervention, si je suis à la loupe sur l’intranet de l’école les résultats scolaires de mes enfants, la réponse est non.

Ceci n’est pas un concours. Ceci n’a rien à voir avec les apparences. Ceci ne se met pas en photo sur Instagram.

Bien sûr, je vois, j’entends, je sens que plusieurs personnes ne sont pas rassasiées par un mode de vie aussi simple et, je suppose, peu excitant. Je conçois aisément que certaines personnes aient besoin de ressentir des élans, des vibrations chaque jour renouvelées pour se déployer et avancer. Je ne pense pas que tout le monde soit fait pour vivre la vie en grande partie autarcique que je me suis donnée. Mais je pense bel et bien que nous avons, tous autant que nous sommes, intérêt à nous questionner au sujet de ce qui nous motive réellement. À prendre une distance par rapport aux injonctions de consommation et de performance de notre société.

*

J’ai désiré la gloire et la renommée, par contre. Ça oui.

Et maintenant je m’en suis à peu près sevrée.

21 février

Les gens que j’interroge dans le cadre de ma recherche de doctorat entretiennent des exigences élevées envers le don. Dès qu’ils discernent le moindre intérêt dans leurs gestes ou leurs décisions, ils les disqualifient en tant qu’offrande. Leur attitude est à la fois noble et triste. Cherchent-ils une générosité absolue? J’entretiens une vision différente. À mes yeux, le don est dans tout. La beauté, la générosité, l’altruisme, l’attention à l’autre. Les gens que j’interroge portent tout ça en eux. Ce qui ne les empêche pas, quelquefois, de se présenter à moi comme des calculatrices. Peut-être ne s’agit-il que d’une humilité de circonstance. Pour ma part, je crois qu’Ayn Rand a contaminé leurs élans à leur insu. Nous ne savons plus évaluer nos vies autrement qu’avec des pourcentages et des comparaisons.

*

Lorsque nous nous quittons, la plupart des répondants disent : « C’est étonnant. Je n’avais jamais réfléchi à mon couple de cette façon. » Je me demande s’ils oublient mes questions sitôt que je les quitte. Peut-être demeurent-t-elles en suspens dans leur esprit. Peut-être en arrivant à la maison annoncent-ils à leur femme ou à leur conjoint : « Reste assis. Je prépare le souper. C’est un cadeau que je te fais. » Peut-être leur femme ou leur conjoint proteste-t-il : « Mais c’est mon tour. Ce serait inégal pour toi. » Peut-être mes répondants rétorquent-ils alors : « Je ne suis plus certain que l’inégalité réside là où je pensais la trouver jusqu’ici. »

Personnellement, depuis que j’interroge « mes » couples, il me semble que je prends un soin plus jaloux que jamais de G. et des enfants. À force d’entendre les gens me raconter à quel point le bien-être des leurs leur tient à cœur, j’en viens à y accorder une importance accrue moi aussi.

*

Se pourrait-il que l’agitation si caractéristique de notre époque masque la plus pernicieuse des paresses? Se pourrait-il que nous nous excitions et que nous tourbillonnions sans cesse afin d’éviter les seules entreprises véritablement nécessaires et exigeantes : aimer, donner et travailler sur soi? « Mes » couples paraissent éviter le piège. Ils réduisent l’excitation au profit de l’introspection : que puis-je faire pour mon conjoint? Comment ma blonde se sent-elle en ce moment? Est-ce que nous continuons de cheminer dans la même direction?

24 février

Qu’y a-t-il à comprendre de la satisfaction et de la joie profonde que j’éprouve à être à la maison, attentive, proche, à tendre les bras vers mes adolescents lorsqu’ils m’appellent : « Oui, mon chéri, qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que je peux faire pour toi? » Leurs blagues, leur magnificence, leur attitude lorsqu’ils s’éloignent vers l’arrêt d’autobus et que je les observe de la fenêtre ou du balcon.

L’amour étend ses radicelles jusqu’à l’atome le plus infime de l’ongle. « Il n’y a pas de principe plus grand que l’amour » écrit Ying Chen. L’amour nous met au défi d’atteindre les confins de soi. Il exige que nous lui consacrions la plus grande part de notre concentration. Attentifs, soucieux de sa préservation, nous oublions d’attiser les sentiments malheureux ou dérisoires. À l’amour, nous payons le tribut de notre être entier, mais le retour ne déçoit pas : nous savons que nous participons au mouvement des montagnes et des ruisseaux, des sociétés et de l’histoire, des langues, des glaciers et des générations.

Tout cela dans une tasse de thé, ce matin, devant la fenêtre qui donne sur mon balcon.

Ying Chen La lenteur des montagnes

La lenteur des montagnes, Ying Chen, Boréal.

25 février

Oh! le bonheur de dormir contre G. Sa peau, son souffle, sa chaleur, son odeur. Je m’éveille comblée.

 1er mars

Quand j’étais adolescente, je regimbais à rendre service. Les demandes de mes parents – apporte-moi ceci, dessers la table, vide la poubelle – me paraissaient des injustices. J’avais l’impression que ce n’était pas ma fonction. Je n’étais pas paresseuse, au contraire. Le zèle et l’énergie que j’appliquais à mes travaux scolaires étaient impressionnants. Je réglais mon horaire au quart de tour, pour être certaine de remettre mes devoirs à temps et de tout savoir la veille du contrôle. Mais justement. Je voulais exercer un contrôle sur ma vie et l’interférence de mes parents, qui insistaient pour que je participe à l’économie domestique de la maisonnée à certains moments précis, dérangeait mes aspirations.

Je voulais rendre service. Mais. À l’heure où je le décidais.

Puis je suis devenue mère à 22 ans et il n’a plus été question d’exercer du contrôle sur quelque vie personnelle que ce soit. Nous formions un tout. Il n’y a même pas eu de jour au lendemain. Tout à coup c’était comme ça, incontestable et profond. J’étais au service de ma famille. En symbiose avec mon enfant. Et pour mon mari, ça a été peu ou prou la même métamorphose, version pourvoyeur, je crois.

Il n’a jamais été question que j’entretienne des hobbys personnels coûteux ou que je passe mes vacances dans le Sud avec ma gang d’amies ou que je comble une passion pour les vêtements griffés ou les gadgets technologiques. Nos revenus, notre énergie, nos désirs et notre attention étaient mis au service de notre famille. Je ne connaissais pas d’autres façons de fonctionner.

Cette mise en disponibilité du soi pour l’Autre – pour le couple ou la famille – je la retrouve chez les couples que j’interroge. Qu’ont en commun les couples qui vont bien? D’abord un oubli de soi. Pour mieux être soi-même, pour mieux se révéler, grandir, croître et maturer ensuite.

4 mars

Je me rends chez IKEA me procurer des accessoires pour notre cuisine en construction. Dans le stationnement bondé, une femme au volant pitonne sur son cellulaire en attendant qu’un SUV recule de l’espace où elle entend être la prochaine à se garer. La manœuvre dure – quinze secondes? Vingt, tout au plus? Et pourtant, l’angoisse du néant. Le cellulaire sur les cuisses, prêt à servir si jamais un instant de silence et d’attente survient.

Plus tard, j’attends l’ascenseur, mon charriot devant moi. Une femme se place à mes côtés. Il y a une poussette au bout de ses bras. Et dans la poussette, un enfant d’environ deux ans, le regard vide, ennuyé au possible. J’éprouve le même élan que d’habitude : je me penche légèrement, fais des faces, cherche son attention. Il ne réagit pas.

Haut au-dessus de la poussette, hors du champ de vision de l’enfant, la femme fait dérouler le menu Facebook sur son cellulaire.

J’ai mal. Le monde se transforme si rapidement. Il se peut que la femme ait répondu à un texto urgent. Mais je ne le crois pas.

8 mars

Tout change… et on nous martèle de nous transformer avec le flot, d’embrasser la vague, de nous moderniser nous aussi.

Grandir, maturer, évoluer : je crois en une vision vivante, organique et spirituelle de l’humain. Sentir croître en nous des capacités d’amour et d’accueil que nous ne percevions pas à l’adolescence procure une joie et un sens profond. Nous nous ramifions avec l’âge. Nous sentons que notre bonté se déploie.

Mais le changement comporte son envers délétère.

Le succès de la série britannique Downton Abbey comporte au moins une cause évidente : notre fascination pour les sociétés qui se débattent avec des transformations rapides et profondes. Dans l’Angleterre des années 1920, les lords, ducs et comtesses cohabitent avec des socialistes et le parti travailliste au pouvoir. Que faire? Quelle attitude adopter? se demande chaque protagoniste de la série. Son regard sur le changement varie selon la position de chacun, selon qu’il en tire – ou conçoive la possibilité d’en tirer – des bénéfices ou non. Sans surprise, les plus conservateurs sont ceux dont l’ordre ancien a fait ses dirigeants favorisés.

Enfants de Downton Abbey

Ma grand-mère est née la même année que George, dans Downton Abbey (1919).

Depuis la révolution industrielle, c’est devenu un cliché d’affirmer que le changement s’effectue de plus en plus rapidement. À hauteur de femme, certaines décades paraissent néanmoins particulièrement déroutantes. Ces derniers mois, je me suis aperçu qu’autour de moi, on s’est mis à tenir pour acquis que je possède un téléphone intelligent (ou au moins cellulaire) et que je le porte en tout temps sur moi. « Tu m’appelleras quelques minutes avant d’arriver », me disent les personnes que je me rends interroger. Je continue de connaître un moment de perplexité chaque fois : comment mon interlocuteur peut-il s’attendre à ce que je lui téléphone alors que je serai en chemin?

Ah. Oui. Je suis réputée porter l’objet sans fil sur moi.

Me voici donc à la croisée des chemins. Embrasser le iPhone – ou pas.

Lorsque mon grand-père est mort en 2004, ma grand-mère avait 84 ans et s’est retrouvée seule dans un sobre appartement de résidence pour personnes âgées.

Mon père, son frère et sa sœur se sont alors demandé : ne devrions-nous pas lui faire suivre un cours d’Internet? Ne devrions-nous pas lui procurer un ordinateur? Mais… à quoi bon? Hm. Ma grand-mère pourrait notamment y lire les journaux. À cette époque, toutefois, c’était à peu près là le seul usage véritablement attirant d’Internet pour une personne intelligente et ouverte sur le monde – mais née en 1919 –  telle que ma grand-mère.

Comme elle résidait au cœur de la petite ville qu’elle a habité toute sa vie et qu’autour d’elle, d’anciens amis, collègues, connaissances, nièces, belles-sœurs et cousins continuaient de tisser un réseau social appréciable, mon père, mon oncle et ma tante ont finalement décidé de laisser ma grand-mère lire les nouvelles dans la Tribune version papier qu’on lui livrait chaque matin, écouter ses émissions de télévision préférées et socialiser autour de la table à carte de la résidence comme elle l’avait fait toute sa vie.

À cette époque, ils entrevoyaient certes l’importance qu’allait prendre – et que prenait déjà – Internet dans nos existences. Mais ils ne pouvaient pas se douter qu’en 2016, à peine 12 ans plus tard, il ne s’agirait plus d’importance, mais bien d’infiltration.

Il ne s’agit plus de dire qu’Internet « joue un rôle » dans nos vies, mais bien qu’il en tisse la trame, l’atmosphère, la sensibilité. La population passe en moyenne 25 h sur Internet par semaine. Chez les adolescents, la statistique grimpe à 40 à 60 h par semaine.

Qui songe à tenir ma grand-mère au courant de ce qu’il affiche sur Facebook et dont elle ne peut prendre connaissance? Soit on existe dans le monde virtuel ou bien on n’existe pas.

Pour l’heure, il est encore possible de prétendre que j’exagère. Ne pas avoir de téléphone cellulaire, ne pas être sur Facebook ou Instagram est encore possible. Autour de moi, nombre de mes amies dans la quarantaine et plus refusent doucement d’embarquer dans cette façon de structurer leur vie. Je leur demande : « Réalisez-vous que vous posez là un geste majeur de subversion? » Non. Elles ne le réalisent pas.

Et bien que j’aie moi-même fermé mon compte Facebook et que je refuse doucement de me procurer un cellulaire, j’ai envie de leur dire : « Mais pensez-y bien. D’ici quelques dizaines de mois, sans existence en ligne, nous aurons complètement disparu des représentations collectives, vous et moi. »

10 mars

Chacun donne à sa façon. Des gens que j’interroge me racontent qu’à intervalles réguliers, selon des paramètres établis dès les prémisses de leur vie commune, ils cèdent un pourcentage de leurs revenus. Bon an mal an, de quelque façon que se manifestent les aléas de leur vie, ils se départissent de 10 %, 15 % de leur revenu et l’offrent à des organismes qui leur tiennent à cœur.

Je suis impressionnée par cette pratique. Nous ne donnons pas autant, G. et moi. Mais le don nous échappe lorsque nous nous efforçons de le quantifier et les expressions de la trempe d’« autant » n’ont que peu de sens pour l’approcher.

Nous donnons beaucoup, je suppose – à notre façon. Ce matin, par exemple, l’électricien arrive cerné. Il n’a pas dormi de la nuit, explique-t-il. Sa fille lui cause des soucis. Je m’assois près de lui avec ma tasse de thé. Pendant une demi-heure, je l’écoute. Je sens que parler lui fait du bien. Je sens qu’il en a besoin.

De mon côté, j’aime écouter, mais ce matin, c’est l’élan pressant de m’installer devant mon ordinateur et d’avancer la transcription de mes entrevues qui domine. La fin de la session approche. J’aspire à boucler le tout. Néanmoins, je donne. Parce que je crois que c’est le plus important. Que notre humanité dépend de ces moments que nous passons l’un près de l’autre à nous écouter et à nous encourager. En vrai. Pas sur Facebook ou sur un forum de discussion. Au moment où le besoin se présente. Ici et maintenant.

11 mars

Sitôt que l’électricien a été parti, vers 15 h cet après-midi, je suis descendue à la cuisine. Notre comptoir neuf baignait dans la lumière. Je me suis attaché les cheveux. J’ai passé un tablier. J’ai suivi la recette de mon amie B. J’ai confectionné deux streusels, l’un aux fraises, l’autre aux framboises, et un gratin de légumes.

Moment béni.

Silence.

Don.

Labeur transformé en repas.

15 mars

Je progresse à l’aveugle dans les terriers sombres et inconnus d’une session universitaire de plus – la vingt-quatrième depuis mon retour aux études si je compte bien. J’ai peiné et grincé des dents jusqu’à présent. Je me suis heurtée mille fois au manque de sens, à l’impression mauvaise d’avancer pour des motifs vides. L’argent. Chaque session de doctorat accomplie à l’unique fin d’encaisser les 6660 $ de bourse auxquels elle me donnait droit.

Étudier au baccalauréat ou à la maîtrise diffère fondamentalement du fait d’entreprendre un doctorat. Apprendre, lire, me plonger dans la pensée d’auteures et d’auteurs : cela exige de la discipline, mais n’est au fond que ravissement. Le doctorat, c’est autre chose : il faut avoir la fibre de la chercheure. Et l’âme scientifique. Je ne suis pas faite de ce bois.

Je suis sens, émotion, je suis cellule d’un monde qui bat en moi : mes enfants, G., on quartier, mon environnement, ma société. Bien que je ressente de la reconnaissance envers ceux qui le font – c’est sur leurs études que je m’arcboute pour m’élancer vers la transcendance et le don -je ne ressens pas la vocation de démontrer l’existence de « faits sociaux » par a+b.

Je progresse en rampant, donc, conquérant chaque centimètre à l’arrachée dans la sueur et les excoriations, m’exténuant pour chaque trouée, chaque furtif éclat de clarté. D’une certaine façon, j’ai avalé la poussière à la pelletée tout le long de ce doctorat. Je me suis cramponnée : pour le devoir de contribuer aux finances de la maisonnée. Et pour le diplôme. La gloire. La reconnaissance et la valorisation.

Il s’agit d’une lutte à finir entre le système et moi. À ce jour, j’ignore qui va l’emporter.

20 mars

Un homme que j’interroge me parle de sa grand-mère née au XIXe siècle et très pieuse. Il me dit qu’elle habitait avec lui et sa famille tout au long de son enfance et qu’il conserve le souvenir indélébile de cette femme frêle que la foi et l’espérance rendaient d’une solidité à toute épreuve. Ce faisant, il mime sa grand-mère, centrée à cœur de jour sur son chapelet, l’égrenant de ses deux mains.

Je suis saisie de stupeur.

Le geste qu’il refait ressemble à s’y méprendre à celui de ces jeunes adultes qui textent des deux pouces sur leur téléphone intelligent.

21 mars

-Êtes-vous croyant docteur Rainville?

-En fait, je crois une chose : qu’il faut servir.

 La donation

La donation Bernard Émond

La donation, Bernard Émond.

26 mars

Lors de mes entrevues, certains répondants me parlent de religion, de spiritualité. Le don se situe au fondement absolu d’un christianisme capable de faire société pour certains d’entre eux, en tant que principale vertu théologale. « C’est ce qui reste à la fin », quand tout le reste s’est effondré, affirme l’un deux. Conception émondienne plus répandue que je ne l’aurais cru.

Ce don comme absolu nous effraie. Il nous bloque la gorge de manière particulière à nous, les femmes, parce que nous entretenons l’impression que le don de nous-même nous a été imposé violemment, attribué d’office à travers les siècles et qu’on s’en est servi pour nous assujettir en même temps qu’on établissait le pouvoir de ceux dont l’existence n’était pas gouvernée par la nécessité proche et immédiate du don, justement.

Nous libérant du joug, nous avons rejeté le don. Nous ressentons un vide. Nous en souffrons.

Le don constitue le contrepoint de ce journal, qui, dans sa version longue non publiée, parle aussi de choc, de faute, de colère et de questionnement. Je ne sais pas véritablement l’expliquer. Le don nourrit et guérit. Il mène au pardon. Depuis 20 ans, il est installé d’évidence au centre de ma vie. Voilà le peu qu’il m’est possible d’en dire pour l’instant.

 

Pacifique Trudeau

by Annie Cloutier

 

Note : Dans le texte qui suit, je critique deux éditoriaux du Devoir. Il ne faut y voir aucun acharnement particulier contre ce journal. Au contraire, la raison pour laquelle ces deux textes font l’objet d’une attention accrue de ma part est que Le Devoir est, de très, très loin, le quotidien québécois que je lis avec le plus d’intérêt chaque matin. À mes yeux, Le Devoir est un rempart, un des derniers bastions, avec certaines émissions radio-canadiennes telles que Midi-Info, d’une information de qualité quotidienne qui accorde une dimension importante à l’analyse de fond et au débat. Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas? C’est parce que je tiens au Devoir que j’estime nécessaire et utile d’entrer « en discussion » avec lui lorsque son discours, de mon point de vue, ne tient pas la route.

*

Plus que jamais, il a été question de voter stratégique au cours de la dernière campagne électorale. Dans ma circonscription comme dans plusieurs autres, « bloquer Harper » consistait à voter libéral, mettant ainsi un terme au mandat du député néodémocrate précédent. Bien que le vote stratégique me répugne personnellement (je comprends toutefois ceux qui s’y résignent) et que je déplore le système électoral qui nous oblige à le pratiquer en masse, cette fois-ci, je l’ai envisagé moi aussi.

Mes valeurs sont profondément social-démocrates, écologiques et pacifistes. L’enjeu politique primordial, à mes yeux, est une réforme en profondeur – voire une révolution – de notre système social, politique et économique (nommé « néolibéralisme ») afin de mettre en place une économie solidaire, juste et démocratique basée sur des énergies renouvelables, la décroissance et la consumodération. Si j’étais première ministre, je mettrais un terme immédiat à toute extraction de méthane (gaz de schistes) ou de carbone (sables bitumineux). Posant le seul geste efficace canadien contre les changements climatiques, je m’engagerais du coup résolument en faveur de rapports sociaux et mondiaux plus justes et plus pacifiques tout en travaillant dès maintenant et de manière acharnée à un environnement sain pour tous les Canadiens et, de fait, tous les habitants de la terre.

Il fallait donc voter pour le NPD ou… pour Justin Trudeau. C’est à dessein que je contraste ici un parti et un chef. S’il s’était agi de choisir entre le NPD et le parti libéral, je n’aurais pas envisagé un seul instant de voter stratégiquement.

Mais Justin Trudeau me plaisait pour certaines raisons précises. D’abord parce que j’ai manqué échapper ma tasse de thé le matin où il a affirmé vouloir faire des déficits. Je me revois dans ma cuisine, dans la lumière de fin d’été. Dans ma vie d’électrice, rares ont été les moments où j’ai entendu des propositions vraiment enthousiasmantes dans la bouche de candidates ou de candidats en campagne soutenus par des lobbys puissants. (Québec Solidaire propose sans arrêt des idées plus constructives et sensées les unes que les autres, mais faute de soutien de la part des puissants, on y accorde peu d’attention.)

Bien sûr, le moment suivant, ma méfiance est montée au front : faire des déficits… pour investir dans quoi, précisément? Et pour favoriser quels lobbys? Quelle industrie frustrée par la décennie Harper, qui a tout misé sur l’énergie de l’Ouest? Et comme de fait : il pourrait s’agir d’autoroutes, de construction de condos dans des marais humides, d’oléoducs, d’usines polluantes. Je n’ai aucune envie de voter pour ça.

Mais l’idée de faire des déficits demeurait, énoncée clairement en campagne électorale (pas juste en Chambre par un parti d’opposition), réellement originale et audacieuse. Les journalistes en étaient bouche bée. Sous leur plume, on lisait l’étonnement, l’incompréhension et… un certain mépris : le candidat ne jouait pas le jeu. Ne jouait pas leur jeu. « C’est suicidaire. » « C’est du jamais vu. » Une analyse articulée et pertinente de ce qui s’inscrivait hors des règles politiques néolibérales – austérité, je crie ton nom partout – ne leur venait pas aisément. L’idée ne pouvait donc être que farfelue – et ce n’étais pas étonnant, dans la bouche du gamin Trudeau.

De fait, sauf pour ratiociner sur l’impossibilité (tenue pour un fait) de financer ce déficit (alors qu’il s’agirait de récupérer moins du quart de 1% de l’évasion fiscale légale canadienne pour que nous baignions collectivement dans l’argent), elle a été peu discutée. Les analystes/journalistes n’ont pas saisi cette occasion en or d’initier un public relativement attentif – campagne électorale aidant – pour parler de politique et d’économie autrement.

Même chose pour la légalisation de la marijuana. Il s’agit là d’un enjeu qui me laisse relativement indifférente (c’est-à-dire qu’il ne soulève ni mon enthousiasme ni mon indignation au sens strictement émotionnel du terme). Mais c’est un enjeu important, duquel dépend notre détachement progressif de la « war on drugs » mal conçue et mal fondée scientifiquement et stratégiquement des états-uniens – une guerre idéologique selon plusieurs observateurs. Une guerre qui cause probablement plus de dommages qu’elle n’en empêche, et ce, à l’échelle des Amériques, voire de la planète entière.

Trudeau proposait de faire les choses autrement. Bien sûr, à n’en pas douter, sa conversion à la légalisation a tout à voir avec les intérêts de femmes et d’hommes d’affaire puissants qui financent son parti. Bien sûr, la manière de légaliser doit faire l’objet de débats et d’un suivi consciencieux de la part de la population. Mais sur le fond, l’enjeu consistait au moins un peu à nous distancier des politiques idéologiques des états-uniens, et juste pour ça, Trudeau m’enthousiasmait un peu encore une fois.

Trudeau promettait une commission d’enquête sur le meurtre et la disparition de femmes autochtones et… il a réalisé sa promesse dès les premiers jours de son gouvernement. Ceci n’est pas anodin. Il fallait entendre Serge Bouchard, aux lendemains des tristes révélations de Val d’Or d’octobre dernier, s’indigner sur les ondes de l’émission Faut pas croire tout ce qu’on dit du silence et du refus du gouvernement Harper, pendant une décennie entière, de mettre en place les accords de Kelowna (signés par Paul Martin) et de ne fut-ce que reconnaître que les communautés autochtones font face à des enjeux historiques et sociaux particuliers par rapport au reste de la population. Une commission d’enquête ne donne pas en soi de résultats concrets et on n’a pas encore vu la couleur de l’argent que Trudeau dépensera ou non pour améliorer le sort des communautés autochtones, voire, idéalement, pour restructurer fondamentalement leur place et leur dignité dans la société canadienne. Mais le signal est là : ce gouvernement considère le bien-être des communautés autochtones comme un enjeu important. Déjà tout un changement.

Autre idée importante que Trudeau proposait de concert avec Mulcair : cesser les frappes aériennes en Syrie. Cette idée me transportait d’espoir. J’y reviens plus loin.

Nos journalistes/analystes appelaient ça de la candeur. C’était à qui mépriserait le jeune âge, la popularité et la vision porteuse d’humanisme et d’espoir de Trudeau avec le plus de virulence. Pour ma part, j’appelais ça de l’audace : jusqu’à un certain point, Trudeau osait présenter les choses autrement. Dans une certaine mesure (et dans une certaine mesure seulement), j’y voyais un phénomène de génération. Trudeau a mon âge. À ce jour, je « crois » à sa vision différente de la politique et des enjeux mondiaux (nécessité d’agir face aux changements climatiques, pacifisme, nécessité d’une réforme du système politique), même si je crois également que pas plus que n’importe quel premier ministre avant lui, il n’ira très loin dans la mise en place d’une société canadienne qui reflète profondément les valeurs auxquelles il croit personnellement.

S’il tenait son bout avec autorité, sans tenir compte des lobbys et des pressions, les journalistes/analystes s’abattraient sur lui à bras raccourcis de toute façon. C’est déjà le cas devant son intention d’imposer une réforme électorale sans référendum (réalisant ainsi, éventuellement, une autre promesse électorale).

Jusqu’à quel point son appel à la confiance et à l’innovation conduirait-il donc à véritablement changer les choses? Je ne me faisais pas d’illusions. Mais le ton était là. C’était déjà énorme.

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Néanmoins, je n’ai pas voté pour les libéraux. Pour quatre raisons principales : premièrement, les libéraux ont soutenu l’adoption du projet de loi C-51, présenté par le gouvernement Harper, qui réduit drastiquement les libertés civiles au nom d’une sécurité face au terrorisme qui me paraît illusoire. Cette loi resserre de façon importante la possibilité que des citoyennes et des citoyens comme moi manifestent leur désaccord envers certaines décisions du gouvernement. Il s’agit d’une loi dangereuse, dont l’application pourrait démolir des pans entiers de nos fondements démocratiques, notamment la participation citoyenne et la liberté d’expression.

Deuxièmement, les libéraux (comme les néodémocrates d’ailleurs) sont en faveur de la construction d’oléoducs, et plus précisément de celui qui est envisagé par Énergie Est dans la vallée du Saint-Laurent. Or, comme l’exposait, de façon concise et lumineuse, mon professeur de sociologie Gilles Gagné dans le documentaire République : un abécédaire populaire  d’Hugo Latulippe : « Si ça implique des gaz à effets de serre : ça doit être non. » On n’a plus le temps de faire des fleurs à l’industrie pétrolière milliardaire, déjà financée de façon outrancière à même nos taxes et nos impôts de toute façon. Il me paraissait évident que Trudeau (pas plus que n’importe quel autre chef de parti d’ailleurs), malgré sa promesse de tenir compte de « l’acceptabilité sociale » ne saisissait pas l’urgence de stopper tout investissement dans la production de méthane ou de carbone. L’acceptabilité sociale n’a rien à voir là-dedans. Il faut laisser le carbone dans le sol. Ne pas l’utiliser. Ne pas le vendre. Ne pas le transporter.

Par ailleurs, Justin Trudeau niait le principe démocratique fondamental qui consiste à reconnaître le résultat d’un référendum dans lequel 50 % plus un de la population s’exprime en faveur d’une option ou d’une autre. La position du NPD, fondée sur la déclaration de Sherbrooke, n’était guère plus rassurante à mon avis, car elle n’était assumée par Mulcair (et Layton avant lui) que lorsqu’il s’exprimait en français. D’une certaine façon, Trudeau me semblait plus franc que Mulcair sur la question. J’apprécie les candidats qui énoncent clairement leurs positions. Mais cette position allait à l’encontre de ce en quoi je crois : au droit de ma société, le Québec, à déterminer son sort.

Finalement, les néodémocrates ont bénéficié de ma prime à l’urne. Voter libéral… voter pour des partis (fédéral et provincial) qui ont fait la preuve à d’innombrables reprises qu’ils servent d’abord le grand capital, bien avant l’intérêt des citoyens… non. Cette fois-ci pas plus qu’une autre. Au moment d’inscrire mon X, il était évident qu’il m’était impossible d’encourager le PLC.

Il n’en reste pas moins que tout au long de la campagne, dans certains dossiers, Trudeau avait évoqué des enjeux réputés risqués, ennuyants ou tabous. J’aurais préféré un gouvernement NPD. (Je vote NPD depuis 15 ans.) L’élection de Trudeau a néanmoins constitué un immense appel d’air. Tout le monde l’a ressenti. Même si, à gauche, nous avons éprouvé une gêne à le reconnaître.

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Ces derniers jours, suite aux attentats de Ouagadougou et au fait que le Canada n’a pas été invité à prendre part au sommet de la coalition contre Daesh, on a abondamment critiqué la décision de Trudeau d’interrompre les frappes aériennes canadiennes en Syrie.

Comprenons-nous bien. Trudeau prend des décisions critiquables. Le maintien d’un contrat d’armement de 15 milliards de dollars avec l’Arabie Saoudite (bien qu’annoncé en campagne électorale) est une honte. La volonté de son gouvernement de faire passer une bourse du carbone et une taxe sur le carbone pour des solutions vertes est déplorable.

Il ne suffit pas de décrocher les portraits de la reine, de prendre des bains de foule, de susciter un engouement social et politique, de redonner à la population un minimum de proximité avec ses élus, de rétablir le recensement long, de nommer un cabinet paritaire, d’autoriser les scientifiques à parler, de répondre aux questions des journalistes, de mettre en place une commission sur les femmes autochtones, d’accueillir 25 000 réfugiés en trois mois (ce sera probablement fait en février), de participer aux grands sommets mondiaux que boudaient les conservateurs, de mettre un terme à la surveillance des organisations politiques et militantes (officiellement du moins), de mettre en place un processus de légalisation de la marijuana, ainsi qu’un processus de modification du système électoral et de permettre que des ministres aient la possibilité de rentrer à la maison, auprès de leur famille, à 17 h pour révolution faire. Nous avons raison d’attendre plus de sa part.

Mais… quand même. Pour un gouvernement qui atteint à peine ses 100 jours, c’est déjà pas mal. Non?

Ce texte est difficile à écrire. Pas plus que n’importe qui, je ne tiens faire l’apologie des libéraux. Je désire que nos journalistes/analystes, et que nous, les citoyens, fassions preuve d’une vigilance affûtée à l’égard du présent gouvernement. Mais que nous critiquions de façon pertinente. Et progressiste. Juste. Environnementaliste. Pacifiste.

Dénoncer la proximité de certains conseillers de Trudeau avec le lobby de l’énergie : oui. Mais reprocher à Trudeau de ne pas bombarder la Syrie : non.

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Dès le 12 septembre 2001 (et même avant, bien sûr), de nombreuses voix scientifiques, stratégiques, philosophiques, spirituelles et morales se sont faites entendre pour établir l’évidence : on ne répond pas à l’agression par l’agression. On n’amplifie pas le mal par une surenchère de mal. À répéter les mêmes torts, on se reçoit les mêmes répliques – exacerbées – dans la tronche. Et les problèmes économiques et sociaux s’amplifient.

Dès 2001, donc, ceux qui font métier de réfléchir, de planifier et de désirer activement un monde plus juste, plus stable et plus paisible ont expliqué que la seule façon d’éradiquer le terrorisme à la racine était de modifier radicalement nos rapports à l’autre, à l’environnement et au partage de la richesse. Nous ne pouvons pas, par exemple, nous attendre à ce que les populations d’Afrique sub-sahariennes demeurent les bras croisés pendant que nous rasons leurs forêts, dépouillons leurs sols, exploitons leur force de travail de façon éhontée, bafouons leurs droits et leur dignité et nous enfuyons avec le butin destiné notamment à alimenter nos gadgets électroniques et à enrichir toujours plus celles et ceux dont la fortune atteint déjà des sommets impossibles à justifier.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les peuples du Moyen-Orient ne réagissent pas devant notre hypocrisie patente, qui nous « autorise » à acheter du pétrole de l’Arabie Saoudite tout en maudissant le terrorisme et à soutenir les exactions et les atrocités israéliennes sans aucune considération pour la justice, en même temps que nous proclamons notre amour des « droits de la personne » lorsque nous frappons du haut des airs en Syrie ou en Irak.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des mouvements de résistance ne s’organisent pas face au saccage impérialiste de territoires et de sociétés sub-sahariennes entières par nos minières et par toutes nos entreprises qui achètent des pans grands comme des pays de forêts tropicales afin d’en rentabiliser la puissance anti-carbone dans un marché d’échange d’émissions conçus pour ne favoriser que les compagnies déjà dégoulinantes d’argent, expropriant les peuples qui habitent la forêt depuis toujours, les punissant et les torturant s’ils résistent.

Nous comprenons que la solution au terrorisme passe par l’instauration, dans les sociétés où il a tendance à s’implanter, d’une économie dont les leviers reposent entre les mains des collectivités locales et dont les profits, plutôt que d’enrichir l’Occident et ses paradis fiscaux « légaux », sont redistribués au sein de cette même collectivité.

Nous comprenons l’importance cruciale de l’éducation, et plus particulièrement de l’éducation des femmes.

Nous comprenons que la diplomatie doit jouer un rôle crucial dans la résolution de la crise en Syrie.

Nous comprenons que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur l’usage « légitime » de la violence : qui peut l’exercer? Et pour quels motifs? Pourquoi le terrorisme nous paraît-il à ce point méprisable, alors que nous extorquons, bombardons, torturons, exploitons, détruisons, sabotons et armons à qui mieux mieux au seul nom du profit? Les populations expropriées et sacrifiées au grand capital n’ont-elles aucun droit de riposte?

Nous comprenons que le terrorisme s’organise en nébuleuses dont les divers protagonistes peuvent difficilement être ciblés avec précision. Bombarder qui? Et où? Bruxelles, où se terraient certains responsables des attentats de Paris? Nous comprenons que les bombardements de tout type – y compris les frappes exécutées par des drones – font des victimes collatérales « civiles et innocentes » à la pelletée. Mais qu’elles contribuent très peu à affaiblir le terrorisme.

Nous comprenons que les attentats de Ouagadougou ont été revendiqués par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Nous comprenons que la Syrie est sous le joug conjugué de Daesh et de Bachar el-Assad – non celui d’Al-Qaïda (bien que des liens existent indubitablement entre ce régime et ces deux organisations). Nous comprenons que depuis le début du conflit syrien, plus de victimes civiles sont tombées aux mains des forces du régime d’el-Assad que sous les exactions de Daesh.

Nous comprenons que le boycott de la dictature saoudienne, qui assure un flot ininterrompu d’armes et de fonds vers les groupes djihadistes, serait autrement plus efficace que le bombardement erratique d’une nébuleuse difficilement saisissable – et, surtout, de civils – dans l’éradication du terrorisme.

Nous comprenons que la dynamique revancharde – la retaliation (« représailles ») à la George Bush – nous entraîne dans une spirale infernale qui ne peut que grossir le conflit, enrichir les fabricants d’arme, alimenter le ressentiment des populations soumises au bombardement et nourrir le sentiment d’aliénation que chaque civilisation entretient à l’endroit de l’autre

Nous comprenons que de part et d’autre, nous nous enfonçons dans un refus de comprendre des réalités sociopolitiques et culturelles différentes des nôtres et que ce sont les réponses impétueuses à la François Hollande – bombarder, vite, bombarder – qui entretiennent notre ignorance et notre manque flagrant de compréhension et d’empathie pour les populations visées. Malheureusement, nous comprenons aussi que c’est ce genre de réponse – populiste et sanguine – qui a permis que Hollande, pour la première fois, soit populaire politiquement dans son propre pays.

*

Qu’un politicien recoure à la politique irréfléchie des représailles pour accroître son prestige politique est une chose malheureuse. Mais que des journalistes/analystes appuient cette façon de faire est décevant.

Prenons par exemple un éditorial du Devoir du 20 janvier dernier. L’éditorialiste y fustige ce qu’il perçoit comme le « manque de réalisme » de Trudeau. Ne pas bombarder la Syrie, choisir la diplomatie et l’accueil de réfugiés serait une décision immature et déconnectée de notre époque. Pour l’éditorialiste, notre monde ne se prête plus ni au pacifisme ni à l’humanisme. L’ennemi est à nos portes. Il faut frapper.

Cette idée – que le pacifisme est naïf et déconnecté – fait fi de tout ce que nous savons et que j’ai énoncé plus haut. Dans un journal qui se targue de réfléchir, un tel déni des connaissances laisse songeuse.

Cette idée, de plus, se justifie mal au regard de l’histoire occidentale récente. Outre que la paix, essentielle à la stabilité, la justice et la prospérité équitable dans le monde, soit un objectif intemporel, la politique de maintien de la paix qu’a longtemps adoptée le Canada se déployait en pleine guerre froide, alors que le monde était possiblement encore plus dangereux qu’aujourd’hui et que les options diplomatiques entre l’Est et l’Ouest paraissaient encore plus limitées qu’entre l’Occident et le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Or, le « réalisme » nous dicterait aujourd’hui de renoncer à la paix.

Qu’est-ce que le réalisme?

Le réalisme, pour l’éditorialiste, « met en avant les intérêts, le recours à la force, parfois nécessaire ; la puissance. »  Il y a un ennemi. Ce n’est pas nous qui le créons de toute pièce : il existe ontologiquement. (Tout un édifice de théorie sociologique portant sur les représentations sociales, la création de l’identité collective, la construction de la réalité et la réification de l’Autre démontre que c’est faux.) Et cet ennemi « ne nous donne pas le choix. On aura beau plaider l’idéalisme, professer notre bonne foi, cet ennemi veut tuer des Occidentaux. »

L’attitude va-t-en-guerre est présentée comme un réalisme; le pacifisme, en revanche, comme un idéalisme.

Or, le réalisme réfléchi, intelligent et – oui – efficace n’est-il pas plutôt celui qui tient compte des échecs du passé et qui s’appuie sur la doctrine autrement plus constante et éprouvée dans l’histoire de l’humanité qui consiste à affirmer qu’on ne résout pas les conflits par la violence? Nous célébrons Gandhi, Lucille Teasdale, Martin Luther King, mère Teresa, Elisabeth Fry, Jésus, Henry David Thoreau et quantité d’autres femmes et d’hommes qui ont travaillé à la paix et à l’amélioration du monde à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de l’histoire de l’humanité. Mais lorsque vient le temps de mettre en œuvre ces principes auxquels nous affirmons adhérer… c’est la haine, la colère, la peur et l’appât du gain qui prennent le dessus.

Nous oublions qu’il y a du soi dans l’autre et qu’en l’appelant « ennemi » et en le maudissant, c’est soi-même que l’on voue aux gémonies.

Nous oublions que des intérêts veillent à cultiver et à titiller notre haine de cet ennemi, notamment via les déclarations politiques en 140 caractères et la propagande médiatique.

Nous oublions que rien n’est plus exigeant et fondé sur la compréhension rationnelle de la situation que le pacifisme. Il faut avoir passé des années à s’efforcer de comprendre l’autre et à trouver une solution pacifique à un conflit dévastateur, fût-ce dans sa vie personnelle, pour reconnaître à quel point le travail de paix est certes lent, mais profondément réparateur.

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Et la solution « réaliste », selon l’éditorial?

Il semble que ce soit de reprendre les bombardements. Et pour arriver à quoi? À faire bonne figure devant une communauté internationale obnubilée par l’illusion d’une victoire simple et rapide contre le terrorisme.

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Quel importance médiatique et politique accorder à une femme éplorée dont, par ailleurs, on comprend évidemment la douleur et l’émotion? Une femme qui, à travers son deuil (bien évidemment, de tout coeur : toute mes condoléances et ma sympathie), et dans son intervention publique du moins, n’établit pas de distinction entre la Syrie, le Burkina Faso, Daesh et AQMI, la pacification du monde et la revanche immédiate, la promesse de cesser les frappes et le fait accompli.

Lorsque j’ai entendu que la mère d’une des victimes des attentats de Ouagadougou tenait Trudeau responsable de la mort de sa fille parce qu’il a l’intention de cesser les frappes contre Daesh en Syrie, je me suis dit : « Oh! mon dieu. Cette pauvre femme endeuillée tragiquement va se faire ramasser dans les médias et sur les réseaux sociaux! Ce qu’elle dit est très peu fondé sur des faits. »

J’en ai voulu aux médias. Je voyais un manquement moral dans l’empressement avec lequel ils avaient tendu un micro (et un haut-parleur disproportionné!) à une femme qui ne disposait d’aucune formation particulière pour commenter notre politique vis-à-vis du terrorisme et qui relayaient ses propos dictés par la souffrance (encore une fois : on la comprend, bien sûr), propos qui ne se réclamaient pas d’une réflexion ou d’une analyse particulière de la situation. Je trouvais que c’était bien mal servir cette mère frappée par le sort.

Mais… non! Les médias ont adoré ses propos et ont fait de la femme une égérie, une passionaria de l’interventionnisme militaire! Tout juste s’ils ne lui ont pas fait déclarer que sa fille était partie faire du bénévolat en Afrique de l’Ouest parce que nos élus ne s’étaient pas assez dépêchés d’inaugurer leur usine de véhicules blindés légers en Ontario.

Notre journalisme et notre information ne tiennent-ils plus qu’à des cris du cœur?

Et jusqu’au Devoir qui a sauté dans la mêlée, prétendant par la voix de plusieurs de ses chroniqueurs, que Trudeau « était critiqué », « dans l’eau chaude », « faisait jaser » parce qu’une femme de Québec pleurait le décès tragique son enfant… et que cela, hélas, n’avait que fort peu à voir avec notre politique au Moyen-Orient.

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Que penser, par ailleurs, de cet acharnement à décrire Trudeau et son cabinet comme des incapables qui ne réfléchissent pas? Dans un autre éditorial daté du 23 janvier, le Devoir relate la position du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, au sujet de l’abandon éventuel des frappes aériennes en Syrie :

« Si on réinvestit nos efforts dans l’entraînement des combattants locaux, dans l’assistance qu’on peut donner pour la gouvernance de l’Irak, pour les forces policières, pour l’aide humanitaire, on va être un partenaire plus efficace dans la coalition qu’en investissant tant d’efforts et tant d’argent pour aboutir à 2 % seulement des forces de frappe aériennes. »

Dans cette unique phrase du ministre, pas moins de quatre alternatives aux frappes sont proposées. Il ne s’agit pas de les avaliser sans débat. Mais selon l’éditorialiste, qui rapporte elle-même les propos du ministre, le « problème pour le gouvernement libéral est que chaque nouvel attentat ramène les projecteurs sur l’absence de solutions de rechange aux frappes aériennes, et ce, trois mois après les élections du 19 octobre. Pire, personne au sein du gouvernement ne présente un argumentaire véritablement étoffé en faveur du changement de cap proposé […]. (Je souligne.) »

Les bras nous en tombent.

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La chute de l’éditorial du Devoir du 20 janvier est à la hauteur du propos : Trudeau aurait dû s’inspirer (tenez-vous bien) de… Couillard, qui a utilisé les attentats de Ouagadougou pour se faire du capital politique facile sur le dos des familles endeuillées.

Bien sûr, il fallait que les premiers ministres présentent tous deux des condoléances sincères et diligentes aux familles endeuillées. Mais reprocher à Trudeau ses egoportraits dans une chronique pour féliciter Couillard de son exposition exagérée dans les médias dans l’autre… vraiment?

Nous en sommes là : des journaux/analystes doués et sérieux s’attendent à, et désirent que, les politiciens « jouent le jeu » et énoncent les phrases creuses que nous nous attendons à les voir prononcer. Des journalistes/analystes sérieux accordent plus d’importance à l’image (être assis à un sommet ou non, être le premier à téléphoner au mari d’une victime ou non) qu’au courage que demande le fait de travailler à la paix, à la justice et au pacifisme. Des journalistes/analystes sérieux semblent croire que leur rôle consiste à épouser la dynamique électorale et à se contenter de la commenter (non de la critiquer). De plus en plus, ces journalistes/analystes rappellent à l’ordre celles et ceux qui s’efforcent de créer le monde différent qui nous fait cruellement défaut. « Eh! Vous, là-bas, écrivent-ils alors. Pacifistes, écologistes, militants pour la justice, étudiants, citoyens, professeurs engagés, premier ministre aux façons de faire différentes : votre engagement est bien mignon, mais il est idéaliste. Vous ne jouez pas le jeu. Et le jeu, c’est notre jeu. C’est pourquoi nous refusons de vous prendre au sérieux. »

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Que Trudeau soit véritablement déterminé à défendre un engagement pacifiste du Canada ou non ne change au fond que peu à l’affaire. Jusqu’à nouvel ordre, les gouvernements – libéraux a fortiori – ne sont peu ou prou que des marionnettes aux mains des gens d’affaires, hélas. La société civile constitue le véritable contre-pouvoir, à condition bien sûr d’en prendre conscience et de l’exercer.

La société civile, c’est vous, c’est moi, ce sera nos enfants si nous veillons à leur en transmettre les principes et les idéaux. Toutes et tous, nous devons contribuer, ne serait-ce que par notre capacité à imaginer un autre monde, à l’avènement d’une société juste, écologique et pacifique. Pour ce faire, nous devons dépasser notre fascination face à l’image et notre mépris facile envers celles et ceux qui « ne jouent pas le jeu ». Nous devons nous élever au-dessus du simple fait de « jaser » d’un téléphone raccroché au nez.

Car c’est bien ce qu’il faut, pour qu’un advenir plus juste et plus stable advienne : que toutes et tous, nous cessions de jouer le jeu.

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Pour poursuivre la réflexion :

« Sommes-nous des pissous? » dans l’Aut’journal.

Sommes-nous des pissous

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Ne manquez pas l’épisode « The Struggle over Jihad » de l’émission Ideas animée par Paul Kennedy sur les ondes de la CBC. Une approche lumineuse du jihad et de ses significations.

Idea Paul Kennedy

The Struggle over jihad.jpg

http://www.cbc.ca/radio/ideas/the-struggle-over-jihad-1.3228757

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Ce dossier sur notre rapport à la radicalisation et au terrorisme constitue un excellent résumé de ce que nous savons et comprenons, à ce jour, de la question :

Couvertures 721 décembre 2007

http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3656

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Parce qu’un autre monde est possible, et que ça commence chez nous :

http://esperamos.ca/

République

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Au sujet de l’espèce d’engourdissement qui pèse sur notre capacité de penser et de viser juste dans notre critique :

Alain Deneault La médiocratie