Annie et la sociologie

Sociologie. Don de soi. Société.

Chaque femme face à son émancipation

by Annie Cloutier

N.B. Ce texte a été publié pour la première fois en octobre 2013, alors qu’un débat au sujet d’une éventuelle « Charte des valeurs québécoises » avait cours dans les médias. J’en propose de nouveau la lecture ce matin. Le contexte et les angles particuliers du débat ont un peu changé – mais de mon point de vue, le fond demeure le même : qu’est-ce que la liberté? Qu’est-ce que la cohésion sociale? Qu’est-ce l’émancipation des femmes?

Qu’est-ce que la laïcité?

Cette question, étrangement, est la moins envisagée de toutes. Je crois pourtant qu’elle est la plus cruciale – et que la réponse que nous lui donnons spontanément lorsque d’aventure nous lui accordons la moindre importance repose plus sur notre méfiance vis-à-vis des religions que sur une connaissance et une compréhension solides du concept.

Les attentats du 29 janvier dernier ont eu lieu dans ma communauté. Ils m’ont profondément bouleversée. En proposant de nouveau ce texte ce matin, je pose un geste qui concrétise mon engagement intime aux mieux-être de toutes les femmes et de tous les hommes de mon milieu de vie. Pour Zineb, pour Ilies, pour leur mère et leur petite soeur Hajar. 

L’heure est à la cohésion, à l’ouverture, à l’acceptation confiante d’une identité commune, multiple, partagée. Les combats superficiels et luxueux au sujet d’apparences et de parures, il est temps de les laisser tomber.

*

Ces derniers jours, le débat au sujet de la Charte des valeurs québécoises a notamment pris la formulation suivante : l’émancipation des femmes passe-t-elle par l’affirmation de droits collectifs ou par la protection des libertés individuelles?

Par ailleurs, plusieurs commentatrices et commentateurs se sont demandé : jusqu’à quel point la foi et son expression, ostentatoire ou non, sont-elles véritablement liées à l’égalité entre les femmes et les hommes?

Je salue ces interrogations, car j’estime qu’elles contribuent à notre réflexion sur le fond de la question, mais je pense qu’il faut les pousser encore plus loin. Bien qu’ils constituent une dimension cruciale de la vie en société, les droits et les lois que nous nous octroyons ne demeurent en effet que la conséquence d’une interrogation plus fondamentale : chaque personne est-elle en mesure d’évaluer ce qu’est une vie bien vécue? Chaque femme doit-elle être juge de ce qu’exige l’émancipation véritable, de sa valeur de bien suprême et des moyens qu’elle entend adopter pour y parvenir? Ou est-ce que l’État et l’idéologie (notamment féministe) doivent s’interposer entre les velléités des personnes et ce qu’ils estiment être le bien de chacune et le mieux-être collectif?

Comprenons-nous bien. Il existe un principe qui se nomme : bien collectif. À l’échelle des valeurs qui guident nos décisions de société, il doit trôner très haut. Avant les libertés individuelles. Sans, toutefois, les éradiquer complètement.

Car deux propositions ne doivent pas s’enchevêtrer ici. D’une part, l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi qu’une possibilité réelle d’émancipation pour toutes les Québécoises, doivent présider aux décisions qui structurent l’État et la société québécoise. La laïcité de l’État est l’un des outils incontournables qui mettent ces principes en œuvre.

Mais, d’autre part, cette laïcité structurelle ne doit pas glisser vers un paternalisme (j’emploie ce terme chargé à dessein) quant à la destinée de chaque femme prise individuellement.

Autrement dit, et que ce soit bien clair : l’État a la responsabilité de garantir l’égalité politique, économique et juridique de chacune de ses citoyennes et de ses citoyens. Mais en aucun cas il n’a la permission d’intervenir dans la façon dont chaque femme, et chaque homme, entend vivre sa vie dans ce cadre de neutralité que l’État contribue à façonner.

La laïcité de l’État, par exemple, entraîne que chaque mariage (voire chaque union de fait), religieux ou non, gai ou non, soit traité de façon égale par l’assurance-maladie et l’impôt, notamment. Elle n’entraîne pas que chaque fonctionnaire présidant un mariage soit tenu de se vêtir d’une façon ou d’une autre.

La laïcité de l’État dicte de s’assurer que contraception et avortement demeurent accessibles à toute la population, sans égard aux arguments moralisateurs d’esprits croyants. De fait, l’État véritablement laïc n’accepte pas de soumettre, au débat public, des arguments fondés dans la transcendance ou dans des écrits religieux. La laïcité, toutefois, n’oblige pas chaque infirmière ou chaque médecin à se coiffer d’une queue de cheval ou à se maquiller le matin.

La laïcité de l’État interdit la discrimination lors de l’embauche pour des motifs religieux. Elle rend possible que chaque personne ait une chance égale de dénicher un emploi. Elle n’impose pas à chaque femme, à chaque mère de jeunes enfants, de travailler contre rémunération. Elle n’impose pas les moyens de s’émanciper.

La laïcité de l’État l’oblige à décrocher le crucifix de l’Assemblée nationale, à imposer un enseignement des sciences et de la sexualité uniformisés dans toutes les écoles sans exception, à ne pas subventionner des écoles confessionnelles, à ne pas sous-traiter les services sociaux aux églises, à ne pas offrir d’exemptions d’impôt aux institutions religieuses et à interdire la prière au conseil de ville de Saguenay. Il n’en découle pas, toutefois, que chaque professeur ou chaque éducatrice en CPE doive se parer de jeans, d’une cravate ou de talons hauts.

Crucifix

Sur les ondes de Radio-Canada, ce mercredi, la chroniqueuse Francine Pelletier, affirmait, en gros : « Ce sont le rapport à l’économique, le rapport au politique, le rapport aux médias qui entravent l’égalité entre les femmes et les hommes et non le port du voile de quelques milliers de femmes québécoises. »

Je suis assez d’accord.

J’attirerais toutefois l’attention de madame Pelletier et de plusieurs féministes sur le principe plus large qui doit sous-tendre cette prise de position : chaque femme est la mieux placée pour prendre les décisions qui les concernent, elles et leur famille, en dehors de toute idéologie.

L’égalité est un « état d’âme », une représentation collective, une valeur, eh oui, chaque jour plus répandue. Elle est, c’est juste, ce rapport que nous désirons toujours plus égalitaire à l’économique, au politique et aux médias. Elle n’est pas acquise, certes : oh que non! Il faut l’incarner constamment, chacune et chacun à notre façon, pour qu’elle ne meurt pas. Mais elle n’est pas une série de mesures restrictives et de punitions.

S’ensuivent plusieurs conclusions.

Premièrement, que les droits collectifs priment certes sur les droits individuels, à mon humble avis, mais que le débat n’est pas pertinent ici. Car au-delà de la liberté individuelle de se parer d’une croix chrétienne ou non et de la possibilité que ce droit conduise à l’émancipation de celle qui la porte ou non, c’est de dignité ontologique, de droit naturel à être ce que nous sommes, chacune à notre façon, dont il s’agit.

Deuxièmement, que cette dignité peut s’affirmer à travers des rapports divers aux croyances, aux idéologies et à la religion. L’indifférence religieuse, les idéaux féministes et le consumérisme qui guident plusieurs d’entre nous contribuent parfois à conduire à ce qui peut être vécu comme une émancipation, parfois aussi à nous hypersexualiser, à obséder au sujet de notre apparence et à nous épuiser, plus ou moins contre notre gré, à concilier famille et travail afin de correspondre aux exigences féministes et sécularisées de notre génération. Bien malin qui peut désigner sans sourciller la voie royale de l’émancipation.

Troisièmement, que l’État, plus que jamais, doit appliquer strictement les principes réels qui doivent guider sa laïcité. Ce point est crucial. Dans un État véritablement laïc, un État qui rompt tout lien avec le religieux, qui bannit les crucifix de ses institutions et qui propose une Charte de la laïcité plutôt qu’un catalogue de comportements individuels acceptables ou non, l’apparence de neutralité des fonctionnaires devient inutile. Dans un État véritablement laïc, le fait même qu’une médecin, un policier ou une éducatrice en CPE portent une croix chrétienne, un t-shirt nietzschéen ou un hijab devient la preuve éclatante que tout un chacun peut vivre sa vie tel qu’elle ou il l’entend sans crainte de discrimination.

S’ensuit finalement que l’idéologie ne doit pas intervenir dans un processus d’émancipation auquel nous participons toutes et tous à notre façon. Un État véritablement laïc est un moteur formidable d’évolution des mentalités en soi.

Soit on pense que chaque femme est la mieux placée pour prendre les décisions qui la concernent et pour s’émanciper, soit on pense que l’idéologie, par le biais de l’État, doit prendre les choses en main, adopter des lois qui restreignent les femmes et imposer la voie.

Et on assume ses penchants paternalistes et ses contradictions, ce faisant.

Un État laïque et démocratique doit veiller à ce que chaque femme ait la possibilité de vivre ce qu’elle évalue être une vie bonne. Point.

Pardon. Le demander.

by Annie Cloutier

Quand l’homme d’affaire Daniel Guay a posé la main sur le sein de la députée Caroline Simard lors d’un cocktail dinatoire en novembre 2014, Simard n’a attendu que quelques heures pour réagir. En fin de soirée, elle publiait un récit de l’incident sur ses comptes Twitter et Facebook, sans mentionner le nom de Guay.

Quelques jours plus tard, parce que la tourmente ne s’essoufflait pas, Guay a révélé son identité et présenté des excuses publiques à Simard, qui les a acceptées. Il s’agissait pour elle d’un geste de « justice réparatrice ». Elle ne souhaitait pas aller plus loin, c’est-à-dire porter plainte, c’est-à-dire (selon mon interprétation) faire souffrir plus qu’il ne le faut un homme qui dit regretter son geste et qui l’affirme au vu et au su de la société entière.

Simard allait par la suite expliquer que ce qui importait, à ses yeux, était de dénoncer l’acte lorsqu’il était posé, tant pour sa dignité personnelle que pour l’avancement de la société.

La ministre de la Justice d’alors, Stéphanie Vallée, n’a pas vu la situation du même œil. Il faut porter plainte, a-t-elle expliqué, sitôt qu’un geste de nature criminelle est posé, ce qui, selon elle, est le cas d’une main posée sur un sein.

*

Qui a raison? Qui, de Simard ou de Vallée, propose le mécanisme de règlement de conflit le plus équitable? Le plus sain? Le plus favorable au lien social? Le plus susceptible de favoriser le mieux-être des parties impliquées? Si elle ne souhaitait pas porter plainte, Caroline Simard n’aurait-elle pas dû traiter l’incident de façon privée? Qu’arriverait-il si chacun se mettait à se faire justice de sa propre initiative? Jusqu’où la dénonciation peut-elle déraper? L’affichage d’insinuations de harcèlement sexuel sur les portes de trois professeurs de l’UQAM en novembre 2014 et la circulation de ces insinuations à un rythme effréné sur les réseaux sociaux en a à l’époque sidéré plus d’un. Il ne s’agit pas de pendre haut et cours, sans entendre l’accusé. Jamais.

Ce n’était pas le cas, du reste, de Caroline Simard, qui a dénoncé à visière levée avec des faits et des arguments précis. Daniel Guay avait tout loisir de s’expliquer et de participer au processus de justice réparatrice et transformatrice. Il l’a fait.

Toutes les personnes qui posent des gestes malheureux, qu’on les dénonce ou pas, n’ont toutefois pas, hélas!, la capacité ou la motivation d’entreprendre l’introspection nécessaire pour entrer en dialogue avec la personne qui dénonce. Sans douter de la bonne foi de Guay, on peut imaginer que des hommes plongés dans la même tourmente ne remettent leurs gestes en cause que si la polémique les y contraint. Dans un premier temps, le recours aux réseaux sociaux avec ou sans mention du nom de l’agresseur peut-il agir comme une sorte d’incitation à la réflexion de la part du coupable présumé? Cette façon de faire me semble d’abord portée par l’espoir que la personne fautive reconnaisse ses torts et que, dès lors, il ne soit pas nécessaire d’aller plus loin. La plupart d’entre nous répugnons à la vengeance. Portés par le désir de guérir et de poursuivre notre vie, nous désirons simplement que les atteintes que nous avons subies soient reconnues. Lorsque c’est fait, nous ne demandons pas mieux que de pardonner.

Ceci est crucial. Lorsque nous subissons un tort, l’un des événements les plus susceptibles d’assurer la profondeur de notre guérison est le fait que la personne qui nous l’a infligé demande pardon. Il est certes possible, dans certains cas du moins, de pardonner sans en recevoir la demande. Pour plusieurs, ce pardon accordé de manière spontanée (sans que la personne en faute ne reconnaisse ses torts) constitue à la fois une étape cruciale sur la voie du mieux-être et un signe de grandeur spirituelle ou  morale. Et il est vrai que le contexte dans lequel l’atteinte a été subie et celui dans lequel on s’efforce de s’en remettre rendent parfois possible ce type de pardon. Pardonner à un ex exilé dans un cloître californien et dont on n’entend plus parler est plus simple que de pardonner à celui qui se répand en accusations contre nous sur Facebook suite à la rupture. Dans la plupart des cas, les circonstances propices au pardon « gratuit » relèvent du hasard, de la bénédiction, d’une certaine façon.

Mais pas toujours.

J’ai été témoin – sinon d’un pardon, à tout le moins d’une compréhension et d’une acceptation spontanées et bouleversantes de la souffrance d’un malfaiteur, et ce, en dépit de circonstances tragiques et d’une effroyable douleur – lors des funérailles en mémoire de Mamadou Tanou Barry, d’Ibrahima Barry et d’Azzeddine Soufiane au Centre des congrès de Québec le 3 février dernier. L’imam Hassan Guillet a alors prononcé les paroles suivantes :

Il y a aussi une autre victime dont on n’a pas parlé. Cette victime s’appelle Alexandre Bissonnette. Avant qu’il soit assassin, il était victime lui-même. Avant de planter les balles dans les poitrines de ses victimes, il y a des mots plus forts qui avaient été plantés dans son cerveau.

Je suis convaincue que de telles paroles, prononcées avec compassion au plus fort de l’émotion, témoignent d’une force spirituelle hors du commun. Monsieur Guillet s’est conduit comme un véritable chef spirituel cet après-midi-là. Ses mots m’ont consolée. Je souhaite qu’ils aient eu une portée semblable pour les familles éplorées.

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L’imam Hassan Guillet prononçant une allocution funéraire en mémoire des victimes des attentats du Centre culturel islamique de Québec le 3 février 2017.

Or, comme les personnes qui infligent et qui subissent une offense atteignent rarement la grandeur d’âme de monsieur Guillet, et bien que le pardon soit un événement d’une grande valeur spirituelle et morale, ne pas pardonner à celui qui ne s’excuse pas demeure sain psychologiquement et même socialement. J’estime nécessaire de le préciser parce que trop de personnes, en plus de se débattre sur la voie souvent solitaire de la guérison suite au tort qui leur a été causé, ressentent une anxiété coupable parce qu’elles ne sentent pas monter en elles l’élan du pardon.

La tradition catholique l’établit pourtant sans ambages : le pardon est une démarche qui concerne d’abord la personne qui offense. C’est elle qui, en tout premier lieu, est invitée à sonder son coeur. À reconnaître ses torts.  À s’efforcer par des gestes concrets de cheminer vers le mieux. Alors, et alors seulement, l’absolution peut lui être consentie. Le pardon est un acte conçu pour aider le pécheur, pour lui offrir la bienveillance nécessaire au cheminement vers la rédemption.

Pour la victime, dès lors, accorder son pardon, c’est d’abord offrir à l’autre la solidarité et la reconnaissance d’une commune humanité. Contrairement à ce qu’en écrivent certains sites de croissance personnelle, personne ne doit pardon à qui que ce soit et le pardon n’est pas un caillou dans le soulier de votre guérison. Si le pardon vous fait du bien, qu’il y ait eu excuses ou non, accordez-le. Sinon, réservez-le dans un coin de votre psyché, bien blotti avec l’espoir et la sérénité que vous travaillez à retrouver. L’espoir qu’un jour, les torts soient reconnus. Votre guérison, en attendant, n’est pas compromise. Vous n’avez pas besoin de pardonner pour prendre du mieux. Comprendre, accepter, lâcher prise quant au passé, aller de l’avant : oui. Mais au retour d’une certaine sérénité, le pardon n’est pas condition.

Reste que le scénario le plus favorable demeure celui où l’offenseur prend conscience de ses torts puis entreprend le travail sur soi qui mène à la réparation. Une étape cruciale est alors la demande de pardon. De fait, ce scénario est le plus propice à la justice réparatrice, dont j’estime qu’elle est plus porteuse de l’équilibre, de la justice et du bien-être tant de la victime que de la société entière que la seule recherche d’une punition par le droit. (Cette issue demeure néanmoins la seule possible, parfois.)

Or, en vérité, peu de personnes possèdent la force de caractère et le soutien social nécessaires à l’admission d’avoir commis une mauvaise action. Dans la plupart des cas, les personnes qui subissent un tort doivent guérir seules, non seulement sans admission de tort de la part de l’agresseur, mais également sans la reconnaissance sociale de ce qu’elles ont subi. Dans les cas de torts causés à la personne (viol, inceste, harcèlement sexuel, psychologique, physique, violence conjugale, dénigrement répété, harcèlement au travail, sur les réseaux sociaux, familial, préjudices subis pendant l’enfance par les parents, la fratrie, les grands-parents, les tantes ou les oncles, etc.), il n’est pas rare que la personne qui a subi les torts se heurte à l’incompréhension, voire au déni de son entourage.

Il arrive même que la dénonciation se retourne contre la personne qui a subi l’outrage. Dans les pires cas, on fait d’elle un bouc émissaire. Car la société n’apprécie que peu ce qu’elle contemple d’elle-même dans certains gestes honteux. L’agression sexuelle est-elle le signe d’une culture du viol? Un attentat, celui d’un racisme systémique? Mieux vaut détourner le regard que de défaillir sous le poids du questionnement.

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Une démarche de mieux-être s’effectue dans les meilleures conditions lorsque l’agresseur reconnaît ses torts et demande pardon.

La question se pose dès lors :

Comment faire face à la résistance de l’agresseur et l’amener à admettre ses torts sans qu’il ne dédramatise, minimise la portée ou amoindrisse les conséquences de ses actions? se demandent les chercheures en droit Rachel Chagnon, Liliane Côté et Virginie Mikaelian. Il existe plusieurs écoles de pensée sur ce sujet. Certaines proposeront d’utiliser les témoignages sur Facebook afin de menacer sa réputation et de compter sur la pression des pairs pour le contraindre à entrer dans le processus. D’autres considèrent suffisant et plus humain de confronter l’agresseur sans le brusquer pour l’amener à participer au processus de son plein gré. Dans tous les cas, la bonne volonté de l’agresseur et un bon réseau de soutien pour l’épauler dans sa transformation sont des éléments clés de la réussite de la justice transformatrice. En effet, cette justice ne cherche pas à punir, mais à transformer radicalement tous les acteurs et toutes les actrices impliqués, tant la survivante et la communauté que l’agresseur.

Engager la communauté dans le processus de justice réparatrice devrait aller de soi. Car sans nier la responsabilité personnelle de celui qui perpètre le tort, la sociologie montre que c’est la communauté entière qui produit la déviance. Nos valeurs, nos normes, nos rigidités, nos musellements, nos exclusions, nos comportements de groupes, nos tabous, nos intolérances, nos injustices et nos inégalités contribuent à créer de la division et à faire en sorte que certaines personnes, submergées de honte ou de haine de soi par exemple, commettent des gestes malheureux. Il est donc normal et souhaitable que la communauté contribue à réparer les torts qu’elle crée.

À ce titre, la reconnaissance d’une certaine responsabilité de la part de certains animateurs de radio privée suite aux attentats survenus au Centre culturel islamique de Québec mérite notre admiration. Cette administratrice d’un site anti-islam radical qui a pris la décision de fermer à la suite des attentats a posé un geste tout aussi louable. Et que peut-on espérer d’Alexandre Bissonnette lui-même, qui s’est rendu à la police moins d’une heure après avoir commis son geste funeste? Lui aussi, éventuellement, à condition qu’il s’amende, a droit à la rédemption. Terrible parcours en perspective, dans son cas.

Admettre des torts n’est jamais facile. Non seulement la communauté a-t-elle la responsabilité de soutenir les personnes déviantes qui souhaitent s’amender, mais elle a aussi le devoir de s’interroger, de réviser ses pratiques, ses normes et ses valeurs, de les transformer afin de les rendre plus inclusives, plus justes et plus génératrices de bien-être pour tous. Ces derniers temps, dans les réseaux sociaux, la hargne et l’agressivité vis-à-vis « des autres » contribuent à créer des catégories fourre-tout qui nous élèvent les uns contre les autres. « Celles qui votent pour Trump. » « Ceux qui écoutent telle station de radio. » Alors que nous appartenons tous à la même communauté.

Qu’auraient pu faire, de quelle aide auraient pu bénéficier Guy Cloutier, Jian Gomeshi, Gerry Sklavounos et tous ces présumés harceleurs de l’ombre avant qu’il ne soit trop tard? De quel type d’empathie et de soutien Alexandre Bissonnette avait-il besoin? Comment accueillons-nous celui qui affirme : « Je ressens une telle haine envers telle personne ou tel groupe social. J’ai envie de me déchaîner contre elle ou contre lui sur les réseaux sociaux. J’ai envie de meurtre. De suicide. De sang. » Ou encore : « Je suis attiré sexuellement par l’enfant de ma sœur. » Plus banal, plus répandu, et néanmoins tellement douloureux : « Mon enfant suscite ma hargne. Je ne l’aime pas. Je voudrais ne l’avoir jamais conçu. » Est-il même imaginable que de telles phrases soient prononcées? À quel malheur, à quelle solitude, à quelle fureur impossibles à canaliser renvoie-t-on la personne en détresse qui ne bénéficie d’aucun lieu de parole sécuritaire où exprimer ce qu’elle vit?

Une personne délinquante ou sur le point de l’être ne peut s’engager dans un processus de justice réparatrice si la communauté ne lui témoigne que colère et mépris. Il nous arrive à tous de ressentir l’indéfendable. Nous avons tous commis des fautes au moins mineures que nous avons été incapables de reconnaître parce que nous ressentons qu’il n’y a pas de place dans la discussion publique pour exprimer et explorer ce qui s’est passé au moment où nous avons dévié du comportement optimal. Nous exigeons la performance, la compétition et l’image. Nous présenter nu, faillible, devant le tribunal social revêt parfois l’allure d’un suicide en soi. Pas étonnant, dès lors, que nous y renoncions. Mais ce qu’il faut bien saisir, ce devant quoi notre réflexion ne doit pas reculer, c’est qu’à ce tribunal,  tour à tour, nous incarnons autant l’accusateur que l’intimé.

Accusateur.

Plus souvent qu’intimé.

C’est pourquoi j’estime que c’est la communauté entière qui doit revoir ses attitudes, ses pratiques, se rassembler pour soutenir la personne qui souhaite s’amender. Les poursuites judiciaires ont certes leur utilité. Mais le travail soutenu de la réparation, il faut un village pour  l’effectuer. Plus qu’à une condamnation sèche et immédiate, c’est bien à cela qu’appellent les dénonciations : au soutien entier de la société. Pour la guérison de la victime. Pour un monde plus juste, plus ouvert et mieux fondé sur notre humanité. Et pour la rédemption de l’accusé.

Les agressions sexuelles et les homicides sont spectaculaires. Les émotions qu’ils provoquent au moins autant. Néanmoins, c’est en plongeant en nous, en reconnaissant que nous sommes tous, tour à tour – quoiqu’à moindre échelle, fort heureusement – agresseur et agressé, que nous approchons d’une société et d’une justice véritablement réparatrices. Nous avons un jour été blessés. Nous avons un jour causé des torts quant auxquels nous n’avons pas été en mesure de demander pardon. Nous partageons tous ces événements constitutifs de notre humanité. Et c’est ensemble, tous, que nous devons trouver la force de demander pardon pour qu’ensuite… nous puissions, collectivement, nous l’accorder.

Buffy

by Annie Cloutier

Née dans une réserve amérindienne de la Saskatchewan dans les années 1930, l’artiste canado-amérindienne Buffy Sainte-Marie a connu une gloire internationale au début des années 1960, contribuant à l’idéalisme et à l’exploration spirituelle de la génération beatnik aux côtés de Bob Dylan, Joanie Mitchell, Peter, Paul and Mary et les autres, jusqu’à devenir une figure de proue du mouvement hippie, ainsi que des revendications pour la paix et pour la reconnaissance de la culture amérindienne.

Et puis, à partir du milieu des années 1960, plus rien. Silence radio. Sainte-Marie en a-t-elle subitement eu marre du vedettariat, du brouhaha et des nuits givrées et échevelées de Greenwich Village et de Haight Ashbury ? Chercher le calme, se recentrer, s’éloigner de la clameur et du clinquant, de fait, est le genre de décision qu’elle en serait peut-être venue à prendre d’elle-même si sa carrière, de manière prématurée, n’avait pas d’abord été sabotée en haut lieu. Sous les présidences de Johnson et de Nixon (1963-1974), en effet, une liste noire interdisait la diffusion commerciale aux États-Unis de certains artistes particulièrement engagés, souvent à leur insu. En raison de ses vibrants plaidoyers pour la paix, la préservation de l’environnement, ainsi que les droits et la dignité des autochtones, Sainte-Marie était considérée comme « une artiste à supprimer ».

Comme atteinte à la liberté d’expression au cœur même du pays-« phare » de la démocratie, on ne cauchemarde pas mieux.

Pour le coup, Saint-Marie n’a jamais cessé d’avancer sereinement et d’offrir le meilleur d’elle-même. Elle n’aime pas désespérer. Bien qu’elle ait été placée en foyer d’accueil dès l’enfance, puis adoptée à des milliers de kilomètres de son lieu de naissance, elle affirme avoir toujours senti qu’elle était une fillette, puis une adolescente, puis une femme heureuse.

« Aborder les choses dans un esprit de pardon » constitue un principe fondamental à ses yeux. Car chacun, sans cesse évolue, tant les êtres que nous aimons que ceux qui nous causent du tort, et c’est notre sollicitude et notre bienveillance qui favorisent ou non cette évolution individuelle et collective, cette rédemption qui nous porte vers « le mieux ».

Autre règle capitale : partir de soi, de la lumière en soi, afin de répandre son « soleil personnel » sur l’existant. Ceci est particulièrement crucial pour les artistes. Que nos parents, notre éditeur ou nos amis approuvent ce que nous faisons ou non. Que notre élan, notre voix, notre message soient transportés d’allégresse ou, au contraire, chevrotants ou souffrants, l’amour et le recueillement doivent guider ce que nous offrons. Ce faisant, nous personnifions une façon d’être unique susceptible d’inspirer les autres. À tout prix, il faut éviter de succomber à la récupération commerciale, aux modes spirituelles, au culte de l’image, au conformisme superficiel et malveillant.

Courage ! clame-t-elle par ailleurs. Prenez soin des autres. Ne cessez jamais de faire de votre mieux et d’espérer. Demeurez sur le chemin de la joie. Poursuivez. L’argent, les malversations et la mauvaise foi ne mènent pas le monde ! Cette impression n’est qu’illusion ! Les règles physiques, chimiques et… commerciales n’expliquent pas tout. Ce qui règle la vie, la nature et la poursuite du monde… c’est l’amour et le don.

Eh ! oui. Comme toujours.

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Le désir et le bouc émissaire

by Annie Cloutier

Le désir – d’être une écrivaine reconnue, par exemple – n’est pas une manifestation authentique et passionnée d’un moi personnel et unique dont la satisfaction procure enfin la paix. Le désir, au contraire, est une imitation du désir d’autrui qui ne peut que dégénérer en rivalité, puis en violence. Ce n’est pas moi, mais René Girard, un penseur français mort en 2015, qui l’écrit.

Pour Girard, cette nature mimétique du désir humain est si profonde et puissante qu’elle permet d’expliquer le fonctionnement de nos sociétés depuis leur origine. Nous désirons ce que les autres désirent. Tel est le ressort du conflit.

Hélas! la dynamique mimétique ne s’arrête-t-elle pas là. La satisfaction de tout désir entraine la convoitise et la vengeance dans un cycle de plus en plus instable et violent. À un certain stade de fascination haineuse pour le désir de l’autre, l’objet même du désir s’évanouit dans l’oubli. La nature du conflit d’origine nous échappe. N’existent plus que la haine et la violence des uns envers les autres. Alors, seule une expiation spectaculaire est en mesure de mettre un terme à la violence déchainée. Cette expiation s’incarne dans la désignation d’un bouc émissaire.

Quel bouc émissaire? Comment le désigne-t-on? Pour Girard, le bouc émissaire est un individu dont la particularité est perçue comme démiurge ou divine. En clair : il s’agit d’un individu qui se distingue par ses traits physiques, son apparence, ses croyances ou ses pratiques; bref, un être qui envisage et accomplit les choses différemment.

Dirigeant sa fureur diffuse vers un individu unique, la communauté investit cet être de son ressentiment et de sa hargne jusqu’à son exécution.

Une fois sacrifié, le bouc émissaire est déifié de manière définitive. Parce que sa mort a mis fin au conflit, il semble confirmé qu’il a la puissance d’un dieu. Vraiment, celui-ci était fils de Dieu, reconnaît le centurion au pied de la croix, par exemple.

Pour Girard, nous sommes en mesure de pousser très loin le mensonge collectif afin de ne pas voir que nous sommes motivés par l’envie et la jalousie, plutôt que par ce sain appétit de croissance, de cohésion et d’expérience dont nous voudrions faire notre discours officiel.

Exégète biblique, il analyse un passage à prime abord insensé des évangiles dans lequel Jésus affirme apporter la violence :

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. (Matthieu 10 : 34)

Pourquoi Jésus, qui prêche l’amour, la paix et le pardon, affirme-t-il susciter la division et la violence?

Pour Girard, la réponse est simple. Jésus apporte la division parce qu’il dénonce la violence sacrificielle qui s’incarne dans le bouc émissaire. Il révèle le secret sacré : l’ordre social dépend du sacrifice de victimes innocentes. Et non seulement le révèle-t-il, mais il demande qu’on y mette fin en aimant, en pardonnant, en luttant contre l’injustice et en protégeant les plus faibles.

Jésus ne se leurre pas, toutefois : la révélation qu’il apporte ne peut qu’ébranler l’ordre social. S’il n’est plus permis de sacrifier une victime innocente, comment contrôler la violence dans la communauté? Pour plusieurs, le sacrifice expiatoire continue de paraitre un moindre mal.

Pour Girard, interprétant la pensée de Jésus telle que rapportée par Matthieu, il ne peut plus être question de recourir au sacrifice de victimes innocentes. L’alternative véritable est la suivante : ou bien nous nous aimons les uns les autres, ou bien nous mourrons tous de notre violence exacerbée. Pour l’instant, aux yeux de Girard, le monde est le foyer d’une violence de plus en plus généralisée (c’est-à-dire sans frontière, mondialisée) parce que nous n’avons plus la protection du sacrifice et que nous ne compensons pas ce fait en embrassant l’amour et le pardon comme valeurs organisatrices de nos sociétés. Il se peut toutefois que les campagnes de harcèlement et d’humiliation collective dont Internet regorge soient en train de remettre les boucs émissaires à l’honneur. Réaction de masse à l’emballement perçu du désordre et de la violence? Quoiqu’il en soit, si nous sombrons dans la désignation de souffre-douleurs, nous retournons à l’époque pré-chrétienne.

Le malheur, pour Girard, est que l’individualisme fait que nous sommes à la fois plus attentifs aux victimes et à nous-mêmes qu’auparavant. Nous reconnaissons l’innocence des boucs émissaires et cherchons à les protéger – grâce à notre héritage chrétien notamment – mais nous cherchons d’abord et avant tout à préserver l’idée que nous nous faisons de notre propre innocence. Transposant Candide, qui parcourt les horreurs de son époque, révolté par la violence qu’il rencontre, mais certain de sa propre innocence, Girard avance que les médias d’aujourd’hui adoptent la même attitude. Ils nous permettent de nous exclure du monde, de nous blanchir du mal et de nous percevoir individuellement ou en groupes restreints comme de bons êtres humains. « Les médias se scandalisent de tout sans cesse, explique-t-il. Tout en considérant que nous n’avons rien à voir avec toute cette violence. » Et nous, lecteurs, faisons de même. C’est toujours la faute d’un autre, de structures et de dynamiques qui nous dépassent. Nous nous rassurons de notre impuissance. D’où notre propension à tirer à vue sur les propos ou les pratiques « qui dépassent » : elles nous paraissent incarner la déviance, elles nous paraissent menaçantes, à nous, êtres purs, qui ne désordonnons rien ni personne.

Girard se concevait-il lui-même comme une version atténuée du bouc émissaire? Au regard de sa puissance heuristique, son œuvre a reçu bien peu de reconnaissance. À cause de son originalité fondée sur une conception avant-gardiste de la multidisciplinarité (anthropologie/philosophie/théologie/psychologie) et sur une conviction de la pertinence épistémologique des évangiles, il a, sa vie durant, été regardé de haut par la communauté scientifique. Il évoquait son rejet avec humour… et causticité.

« Adoptant une écriture de plus en plus pamphlétaire, voire prophétique, il était convaincu de porter une vérité que personne ne voulait voir et qui pourtant crevait les yeux, écrit Jean Birnbaum dans Le monde. » « Je n’arrive pas à éviter de donner cette impression d’arrogance », admettait Girard, narquois, jusqu’à la fin de sa vie.

*

La série Ideas de la CBC consacre une série de fascinants reportages à René Girard.

rene-girard

René Girard : le désir mimétique au fondement du conflit.

Crisser les breaks

by Annie Cloutier

Il y a deux semaines, je me suis arrêtée devant un passage piétonnier pour y laisser passer un marcheur. Avant de le faire, j’ai ralenti (car j’avais repéré le marcheur de loin). Je respectais déjà la limite de vitesse, qui était de 30 km/h de toute façon.

Environs trois secondes après que je me sois immobilisée, la conductrice qui me suivait a klaxonné. Levant les yeux vers mon miroir, j’ai constaté sa fureur, ses bras levés au ciel, etc. Deux pas encore et le piéton atteignait l’autre trottoir.

Sur le siège du conducteur, mon mari a bondi : « Oh ! que non. Je ne te laisse pas te faire klaxonner quand tu respectes tout simplement la loi. » Il est sorti de la voiture et s’est rendu expliquer à la conductrice ce que sont un passage piétonnier et l’article 410 du code la route.

Reprenant sa place près de moi, il a dit : « Elle dit que tu l’as forcée à crisser les breaks. »

Pour une raison psychologique obscure, cette mauvaise foi, ce mensonge patent, m’a irritée au plus haut point et je suis sortie à mon tour. J’ai eu droit à : « Vous êtes une conductrice dangereuse. » « L’article 410 n’est pas fait pour être respecté au Québec. » Et : « Il n’y a même pas de passage piétonnier ici de toute façon. »

Cette dernière affirmation m’a piquée au vif, car le déni de réalité, j’ai vraiment de la misère avec ça. De la façon dont j’étais placée, je voyais à la fois la conductrice vitupérant ET le passage piétonnier fraîchement peint qui luisait dans l’humidité matinale.

Ça aurait pu mal finir. Mais j’ai appris à reconnaître les situations sans issues. J’ai contemplé la conductrice. J’ai respiré.

Et j’ai vu.

J’ai vu que la conductrice tremblait. Ça a été comme une charge imprévue d’empathie :  dans tout mon corps, j’ai ressenti son stress affolé. Je percevais qu’un système complexe d’émotions s’agitait sous sa colère. J’ai pensé : « Ouf. Ça a dû être impressionnant pour elle de voir mon mari – qui mesure près de deux mètres – surgir de notre voiture. » Je n’y avais pas songé auparavant. J’ai aussi noté la façon dont elle était habillée (j’ai supposé qu’elle se rendait au travail), des indices de son milieu social, son âge approximatif, le siège (vide) d’enfant sur la banquette arrière, etc.

Pendant ce bref instant, un être humain s’est dessiné devant moi.

Tout ce que je décris ici s’est déroulé très rapidement. Les voitures s’accumulaient derrière nous, il me fallait regagner le volant.

Mon cœur battait à tout rompre, comme il le fait chaque fois que j’efforce de discuter, d’argumenter, d’expliquer qui je suis, ce en quoi je crois, les raisons de mon comportement et qu’il me semble me heurter à une fin de non-recevoir. J’éprouvais de la colère contre la conductrice. Une frustration intense. En arrivant à la radio, j’ai raconté ma mésaventure à deux ou trois personnes, une version des faits dans laquelle la conductrice ne paraissait pas sous son meilleur jour et qui comportait plusieurs détails qui ne me paraissent plus si accablants deux semaines plus tard.

Mais ensuite, plutôt que de me précipiter sur mon clavier pour partager mon indignation sur les réseaux sociaux, j’ai avalé une gorgée de thé. Je me suis installée devant le micro. J’ai consacré ma chronique à autre chose.

Plus tard, ce qui est m’est resté est le visage tremblant de la conductrice. Son désarroi.

La raison pour laquelle j’écris ceci aujourd’hui est que je trouve difficile de lire des statuts qui vilipendent des inconnus, les méprisent, les présentent comme des « imbéciles » parce qu’ils ne se comportent pas ou ne réfléchissent pas de la façon attendue. Évidemment, ces personnes ne font pas toujours dans la dentelle et nous pouvons avoir des raisons très réelles d’éprouver de l’indignation à leur endroit. Évidemment, nous pouvons nous faire croire qu’étant donné qu’il s’agit d’inconnus (pour nous), nous ne commettons rien d’immoral en les attaquant publiquement dans nos réseaux. Mais en demeurant dans la colère instinctive et instantanée, nous enrichissons le terrain de la haine et de l’incompréhension sociale. Cela m’inquiète. Dans le cadre de discussions publiques, je préfère envisager les personnes qui me confrontent comme des êtres humains complexes, dont le regard sur la vie et les opinions ont autant de valeur que les miens, même si bien sûr, sous le coup de la colère, il m’arrive à moi aussi d’exprimer « le fond de ma pensée » dans l’espace privé qu’est ma maison ou celle des membres de ma famille et de mes amis. Mais même dans mon salon, une fois la frustration exprimée, je m’efforce de comprendre ce qui motive les comportements – si dérangeants, parfois – « des autres ».

Je crois qu’en tant qu’adulte privilégiée et hautement scolarisée, j’ai une responsabilité particulière : comprendre les mécanismes de ma colère, puis l’évacuer par des canaux aussi sains pour moi-même que pour les personnes et la société qu’elle pourrait affecter. Je n’y parviens pas toujours, loin s’en faut. Mais je voudrais ici proposer que refréner notre envie de hurler à « la médiocrité ahurissante de tous les auditeurs des radios de Québec » par exemple, peut être un premier pas intéressant et assez aisé à maîtriser pour chacun d’entre nous dans la quête d’une société plus ouverte, plus empathique, plus réfléchie et plus généreuse.

Nous rêvons tous d’un monde solidaire dans lequel la discussion respectueuse est possible. Cela commence par notre propre comportement. Telle est ma conviction.

Les êtres humains ne peuvent pas être réduits à leurs déclarations hors contexte, à un texte de blogue signé sous le coup de l’émotion ou à leur colère lorsque nous les croisons une seule seconde dans la circulation.

À l’aube des élections américaines, voici un texte qui va dans le sens de ce que je propose :

Dehumanizing narratives are never the truth. The truth can only be sourced from the sincere question, “What is it like to be you?” That is called compassion, and it invites skills of listening, dialog, and communicating without violence or judgement. Now there may be times when such skills fail and there is no choice but to fight. Failure is guaranteed, though, when the surrounding narrative casts the opponent as evil, twisted, disgusting, or deplorable. In that case, war is the likely result.

Bonne semaine, bonne gestion de l’émotion (dès mardi soir) et bonne solidarité humaine à toutes et à tous!

 

 

Exprimer ses émotions fait partie de la solution

by Annie Cloutier

Des hommes proches de moi que j’adore admettent ne rien dire lorsque d’autres hommes font des commentaires sexistes, sexuels ou dégradants à propos de femmes. Je comprends évidemment la difficulté de prendre la parole au sein d’un groupe lorsqu’il nous semble être le seul à éprouver un malaise face à ce qui se passe. Je comprends qu’on se demande : « Est-ce que c’est si grave que ça? C’est juste des niaiseries. Je ne vais pas risquer mes amitiés pour ça. » Je comprends aussi qu’on puisse se dire : « Ça a toujours été comme ça. Est-ce qu’il faut s’empêcher de tout dire? » Etc.

Je crois néanmoins que le moment est venu pour vous, chers hommes, d’intervenir à la moindre occasion, quitte à vous tromper ou à « exagérer » des fois. En fait, il est peu probable que vous exagériez. Entendre objectifier un être humain, l’entendre être ramenée à sa seule sexualité, l’entendre se faire dénigrer ou insulter, même avec des mots pas si vulgaires que ça, même par allusion, c’est toujours une raison suffisante pour ne pas se taire.

Ces derniers jours, je suis bouleversée plus encore que d’habitude par l’ampleur de la culture du viol. Je redoute ce qu’elle imprègne dans les cerveaux de mes adolescents. J’ai fort à faire pour soutenir avec eux des conversations qu’ils ne semblent pas vraiment comprendre. « Maman! s’écrient-ils. Tu t’inquiètes pour rien! On respecte les filles, nous autres! »

Mais justement… « On respecte les filles »… paradoxalement, est la phrase la plus insidieusement inégalitaire qu’un ado puisse adopter comme boussole. Les filles ne sont pas là pour être respectées comme des poupées fragiles. ELLES SONT VOS ÉGALES! Respecter tous les êtres humains devraient être un fondement absolu de nos relations, non quelque chose à quoi on doit réfléchir ou qu’on doit se rappeler constamment. Une fille se demande-t-elle si elle respecte les hommes?

Je crains fort que malgré tous nos efforts à mon mari et à moi, mes garçons deviennent éventuellement infectés par l’idée omniprésente que les femmes sont d’abord et avant tout des images sexy, des « objets de jouissance ». Oui, les filles sont fortes, affirmées et intelligentes, admettent-ils. Bien sûr. C’est l’évidence. Mais j’ai parfois l’impression qu’autour de mes ados, ce qui est d’abord recherché chez les filles est la possibilité d’avoir des rapports sexuels avec elles.

Et je crains que les adolescentes, les jeunes femmes et même les femmes de mon âge soient infectées par cette idée que sans leur désirabilité, sans leur disponibilité sexuelle, elles ne sont rien.

Comment comparer mon expérience à la leur? Peut-être ai-je été élevée dans un milieu particulièrement protégé. Quand j’étais adolescente dans les années 1980, j’allais à l’école privée pour filles. Nous adorions les garçons, bien sûr, et les côtoyions les fins de semaine, dans des partys. Nous faisions des expériences sexuelles qu’il nous arrivait de regretter. Qui peut se vanter d’avoir évité cela? Les essais et erreurs sont certainement inévitables, voir nécessaires en ces matières. Pourtant, jamais je n’ai eu l’impression de n’être QUE ma sexualité. L’intérêt des garçons semblait porter sur mon intelligence, ma gentillesse, mon sens de l’humour autant que sur ma beauté. Peut-être étais-je naïve. Aujourd’hui, je doute de plus en plus de ce que j’apprenais à mon rythme à cette époque. Il me semble avoir eu tout faux. L’image qui s’impose de plus en plus à moi à travers le déluge de situations qui nous sont présentées dans les médias et les réseaux sociaux est celle d’une immense majorité d’hommes en rut qui ne pensent et ne cherchent que le sexe, constamment. Quand j’avais 16, 25, 35 ans, ce n’était pas ce que je croyais de vous. Je croyais que votre sexualité était un pan de ce que vous étiez, pas cette obsession qui semble contrôler votre vie.

Aujourd’hui je ressens dans ma chaire la honte, l’humiliation et le rabaissement de chaque commentaire lancé « en blague » (ha ha) contre chaque femme. Chers hommes, allez-vous enfin faire l’effort de vous représenter ce que cela signifie, d’être sans cesse ramenée à son corps? S’habiller le matin, désirer être la version la plus jolie de soi-même ne devrait pas, dans vos têtes, équivaloir à demander d’être traitées de salopes, ni même d’apercevoir sans cesse votre regard traînant sur nous. Nous sommes jolies. Vous êtes beaux aussi. Le monde est plus agréable quand tout le monde fait l’effort de bien se présenter. Est-il possible de penser à autre chose, de ne pas en faire tout un plat ?

J’essaie souvent de vous faire prendre conscience de ce que vous ressentiriez si un gros homosexuel (je dis « gros » pour que vous ressentiez l’effet de la domination physique sur vous) vous lançait constamment des commentaires ou des avances. Vous me répondez que c’est difficile à imaginer. Et moi une fois de plus, je rétorque : « S’il-vous-plaît, difficile ou non, faites l’effort. » Quand on parle de privilège de l’homme blanc, c’est exactement de ça dont il s’agit : de la possibilité de ne pas avoir à imaginer.

J’ai été horrifiée par la réponse de l’Université Laval cette semaine. « Barrez vos portes »… Quel recours inepte à la gestion de crise, quelle indifférence profonde, quelle blâme jeté sur la victime. J’ai honte.

La culture du viol n’a rien à voir avec des portes verrouillées ou non et il n’est pas question qu’en réponse à une maladie grave de notre société, ce soit nous les femmes qui limitions toujours plus notre liberté de mouvements. La culture du viol prend racine dans notre hypersexualisation, c’est-à-dire dans notre névrose collective consistant à mettre et à voir du sexe dans tout, et dans le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, plus encore qu’auparavant malgré les avancées professionnelles, parce que ce pouvoir s’incarne désormais dans cette sphère sexuelle qui n’a rien d’une sphère, justement, parce qu’elle envahit et pourrit tout, tout le temps, cette sphère au départ si étroitement liée, aux yeux des femmes, avec l’amour, les relations affectives et – hélas, car ça ne devrait pas être le cas – leur sentiment de valoir quelque chose.

Hommes de ma vie, hommes de mon réseau, hommes que j’apprécie et aime tant, s’il-vous-plaît, si vous croyez réellement à l’égalité entre les femmes et les hommes, cessez de croire que le problème n’a rien à voir avec vous. Bien sûr évidemment, vous n’êtes pas des Trump, des Gomeshi, des DSK, des Aubut, etc. Le comportement de ces hommes dépasse probablement de très loin ce dont vous avez pu avoir été témoin dans votre vie personnelle généralement digne et présentable. Pourtant, chaque fois que vous vous taisez, chaque fois que vous endurez une conversation de « vestiaire » (peu importe l’endroit où vous vous trouvez d’ailleurs), chaque fois qu’en prenant une bière, vous ne trouvez rien de mieux à faire que de zyeuter la serveuse en vous regardant d’un air entendu, c’est moi, c’est toutes les femmes que vous laissez tomber.

Voir et apprécier la beauté est une chose. Faire sentir à celle qu’on voit que notre regard l’objectifie en est une autre. Gardez votre appréciation pour vous, les gars. Je vois les femmes et les hommes, moi aussi, dans toute leur fascinante beauté. Je ne leur fais pas sentir mon regard pour autant. Surtout, je ne m’assure pas que les gens qui m’accompagnent m’ont vue en train de regarder dans le seul but d’affirmer plus d’identité sexuelle et de pouvoir.

Cette photo de Tomaz Levstek parue avec un article du Devoir cette semaine fait comprendre ce dont je parle :

lhomme-est-un-loup-pour-la-femme

Vous secouez la tête avec consternation devant les propos de Trump, estimant que se vanter d’attouchements, c’est « dépasser la limite ». Je ne suis pas d’accord. Parler des femmes en termes sexuels, en évoquant votre envie de les baiser, de les fourrer ou de les mettre (quand votre langage n’est pas encore mille fois plus outrancier que cela), c’est déjà dépasser la limite.

Solution pressante et simple (à défaut de facile pour vous) à mettre en pratique?

Apprenez à parler de vos émotions avec des mots simples et humains. Plutôt que des insanités supposées démontrer votre virilité, dites : « ‘Cette fille m’attire. J’aimerais sortir avec elle, mais je crains qu’elle ne veuille pas de moi. » Dans le vestiaire, pas un homme n’a pas vécu cette situation. Chacun est en mesure de comprendre votre émotion.

Apprendre à parler, à partager calmement ses émotions, oui. Là réside une partie de la solution. Et c’est vous, hommes de ma vie privilégiés, adorables et instruits qui êtes investis de la responsabilité particulière de donner l’exemple chaque fois que l’occasion s’y prête, petit à petit.

Journal de lenteur et de don

by Annie Cloutier

J’ai passé la première moitié de l’année 2016 à distance de l’écriture publiée et des réseaux sociaux. J’éprouvais le besoin profond d’une pause. Je me suis consacrée à la rencontre d’une trentaine de couples de la région de Québec, que dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai interrogé au sujet de l’amour, de l’entraide et de l’engagement au sein de leur union. Et puis j’ai tenu un journal. J’en publie ici de minces fragments, notamment au sujet de la lenteur et du don.

6 janvier 2016

Depuis l’été dernier, il a été question que nous déménagions. Pendant six mois, nous avons vécu suspendus, en attente du grand dérangement. Et puis entre Noël et le Jour de l’An, nous avons décidé que non. Nous restons ici.

Nous avons alors entrepris d’abattre le mur qui sépare la salle à manger de la cuisine. Chaque soir, G. arrache des clous, tire à pleines poignes sur les panneaux de gypse, démolit un pan. Je l’assiste du mieux que je peux : je ramasse les débris au fur et à mesure, je lui apporte un outil. La plupart du temps, je m’assois simplement près de lui et je lui tiens compagnie.

Ce matin, la lumière pénètre à profusion par quatre fenêtres placées sur trois côtés de la maison. Je bois mon thé. Je baigne. Lumière sur une femme de maison.

27 janvier

J’éprouve une telle tendresse à l’égard des gens dont je recueille les réflexions et dont je passe des heures, ces jours-ci, transcrivant les verbatims de nos conversations, à écouter la voix. Ce qu’ils me racontent est en mesure de réconcilier les cœurs les plus blasés avec la plausibilité d’une nature humaine généreuse et aimante.

Seconder son conjoint dans ses corrections de fin de session, tard dans la soirée, une fois les enfants au lit, alors qu’on tombe de fatigue. Prendre place sur l’esquisse frêle de la dépression aux côtés de l’autre, naviguer bravement avec elle. Découvrir le dépassement de soi qu’exige la maternité : « Je désirais des enfants. C’était viscéral. Je ne me questionnais pas. Et maintenant je découvre que le don est carrément devenu toute ma personne. Je ne m’appartiens plus. C’est ardu. C’est exigeant. Mais ça m’apporte beaucoup également. »

Où ces gens puisent-ils leur inspiration? Pas dans les discours calculateurs, individualistes, centrés sur la sexualité sérielle ou polygame et égalitaristes (au sens de pareil) dont on nous rabâche les oreilles de manières incessante, tout de même! Ce qu’ils évoquent me paraît relever des « mœurs », d’une sagesse antique, de manières d’être transmises à travers les générations, de certitudes instinctives. Rien qui s’insère dans des paramètres, dans des calculs, des idéologies, des typographies, des comparaisons et des objectifs à atteindre.

La confiance. Un authentique désintérêt pour le profit personnel. Un partage des tâches selon les intérêts et les capacités de chacun, de façon équitable (et non pas identique). Le renoncement personnel à certains désirs en faveur d’un accomplissement commun envisagé comme fondamental. La présence. Le plaisir de faire plaisir, de pratiquer le don. Aimer, apprécier, valoriser, encourager ses enfants et son conjoint tels qu’ils sont, non tels qu’on désire qu’ils soient. Accorder plus d’importance au don qu’à la réussite personnelle. Lâcher prise. Accepter de ne pas tout contrôler. Voir le couple comme un moteur de croissance. Faire des efforts. Communiquer. Ne pas quantifier ce qui n’a pas à l’être. Établir sa famille en tant que priorité.

Comment ne pas ressentir, les écoutant, que nous savons ce qu’il faut faire et que nous sommes équipés pour mener la tâche à bien? Que les difficultés croissent et prospèrent loin du cœur, dans l’univers aride et faussement raisonnable des chroniques simplistes, des 10-trucs-pour-réussir-son-couple, des soi-disant « confidences » de star (qui ne s’épanchent qu’en clichés, ne parlent jamais de sentiments profonds), de la charcuterie des hanches, de la vulve et du gonflage des lèvres, des impératifs de fausse égalité (gagner autant l’un que l’autre, accomplir les mêmes tâches, faire l’amour sans attachement, etc.)? Ces clics que nous multiplions dans l’attente, dans l’espoir d’une vision, sont autant d’oasis illusoires dans nos vies affectives trop peu incarnées.

« Mes » couples sont ailleurs. Ils prononcent le mot « amour ». Ils savent que tout est là.

 14 février

Rien ne cloche avec mon bonheur même si je désire peu. Mitraillée comme tout le monde des images de la « réussite » des autres, de leurs vacances, de leurs sorties, de leurs achats, des programmes scolaires et parascolaires que suivent leurs enfants, il arrive néanmoins que je ressente le besoin de m’en convaincre de nouveau. Je désire peu l’électronique, les activités, les sorties, les restos, les abonnements sportifs. Je désire peu les vêtements, les crèmes, les bijoux et les parures. Même les livres, je les désire peu. Je désire lire – ça oui! Mais posséder des rayons entiers de bouquins : je n’en voie pas l’intérêt.

La vie idéale à mes yeux se résume à du temps calme à la maison, seule, contemplative, thé et bouquin entre les mains. Et savoir mon mari et mes enfants non loin.

Je suis à ce point paisible dans mon rapport au travail, à ce point décalée par rapport aux exigences de performance et de consommation, que mes enfants se font une idée un peu faussée de ce à quoi j’occupe mes journées. Lorsque, peu avant 17 h, j’entends leurs pas sur le balcon, je sauvegarde mon document et je descends les accueillir au salon. Le matin, lorsque leur autobus leur fait faux bond, je les conduis à l’école en pyjama.

Cette semaine, mon fils a affirmé, comme si c’était une évidence, que je ne gagnais pas d’argent.

-Attends, me suis-je étonnée. Tu penses que je ne gagne pas d’argent?

-Ben…

-Je ne gagne pas autant d’argent que ton père, c’est certain. Mais je gagne entre 25 et 35 000 $ par année depuis quelques années. Ce n’est quand même pas rien.

Le regard écarquillé de mon fils était sans prix. De toute évidence, il n’a pas dépassé la phase « de la disparition ». Une fois évacuée de son champ de vision, je n’existe plus, je ne fais plus rien, je ne me consacre pas à une existence autonome, je me contente d’attendre patiemment son retour. Oh! que je n’offre pas à mes fils l’image si louangée de la femme déterminée à avoir du succès, qui écrit ses essais le soir quand les enfants sont au lit, qui paie ses factures avant l’aurore, qui court, qui boit son café en consultant ses courriels, qui embrasse distraitement son chum, qui laisse traîner le lait sur le comptoir et qui fait venir Thaï Zone en bout de course en fin de journée!

J’ai misérablement failli en ce domaine. Mes enfants pensent que je n’ai rien d’autre à faire de mes journées que d’attendre leur retour, de m’occuper d’eux. Et c’est vrai que même si j’accomplis plusieurs autres choses, rien n’est plus central que ma disponibilité envers eux.

Je suis différente, je crois. Je le comprends de mieux en mieux. Je ne parle pas de ce à quoi j’occupe mes journées en termes de stress, de course, de compétition, de temps qui manque, d’heure de tombée. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je continue de répondre que je suis à la maison, même si mes enfants ont quitté l’école primaire et que je travaille chez moi. Parce que c’est le plus important pour moi. La priorité absolue. Je suis faite comme ça.

*

Quand on me demande si j’ai vu le dernier film, ou le dernier viméo, ou le dernier meme, ou le dernier GIF, ou lu le dernier livre, ou essayé le dernier resto, ou voyagé dernièrement, la réponse est presque toujours non.

Quand on me demande si je reçois beaucoup de courriels chaque jour, la réponse est non.

Quand on me demande si je travaille trop, si je suis débordée, si je me couche trop tard, si je suis épuisée, dépassée, à la course tout le temps, la réponse est non.

Quand on me demande si je fais telle activité, si j’applique telle méthode d’intervention, si je suis à la loupe sur l’intranet de l’école les résultats scolaires de mes enfants, la réponse est non.

Ceci n’est pas un concours. Ceci n’a rien à voir avec les apparences. Ceci ne se met pas en photo sur Instagram.

Bien sûr, je vois, j’entends, je sens que plusieurs personnes ne sont pas rassasiées par un mode de vie aussi simple et, je suppose, peu excitant. Je conçois aisément que certaines personnes aient besoin de ressentir des élans, des vibrations chaque jour renouvelées pour se déployer et avancer. Je ne pense pas que tout le monde soit fait pour vivre la vie en grande partie autarcique que je me suis donnée. Mais je pense bel et bien que nous avons, tous autant que nous sommes, intérêt à nous questionner au sujet de ce qui nous motive réellement. À prendre une distance par rapport aux injonctions de consommation et de performance de notre société.

*

J’ai désiré la gloire et la renommée, par contre. Ça oui.

Et maintenant je m’en suis à peu près sevrée.

21 février

Les gens que j’interroge dans le cadre de ma recherche de doctorat entretiennent des exigences élevées envers le don. Dès qu’ils discernent le moindre intérêt dans leurs gestes ou leurs décisions, ils les disqualifient en tant qu’offrande. Leur attitude est à la fois noble et triste. Cherchent-ils une générosité absolue? J’entretiens une vision différente. À mes yeux, le don est dans tout. La beauté, la générosité, l’altruisme, l’attention à l’autre. Les gens que j’interroge portent tout ça en eux. Ce qui ne les empêche pas, quelquefois, de se présenter à moi comme des calculatrices. Peut-être ne s’agit-il que d’une humilité de circonstance. Pour ma part, je crois qu’Ayn Rand a contaminé leurs élans à leur insu. Nous ne savons plus évaluer nos vies autrement qu’avec des pourcentages et des comparaisons.

*

Lorsque nous nous quittons, la plupart des répondants disent : « C’est étonnant. Je n’avais jamais réfléchi à mon couple de cette façon. » Je me demande s’ils oublient mes questions sitôt que je les quitte. Peut-être demeurent-t-elles en suspens dans leur esprit. Peut-être en arrivant à la maison annoncent-ils à leur femme ou à leur conjoint : « Reste assis. Je prépare le souper. C’est un cadeau que je te fais. » Peut-être leur femme ou leur conjoint proteste-t-il : « Mais c’est mon tour. Ce serait inégal pour toi. » Peut-être mes répondants rétorquent-ils alors : « Je ne suis plus certain que l’inégalité réside là où je pensais la trouver jusqu’ici. »

Personnellement, depuis que j’interroge « mes » couples, il me semble que je prends un soin plus jaloux que jamais de G. et des enfants. À force d’entendre les gens me raconter à quel point le bien-être des leurs leur tient à cœur, j’en viens à y accorder une importance accrue moi aussi.

*

Se pourrait-il que l’agitation si caractéristique de notre époque masque la plus pernicieuse des paresses? Se pourrait-il que nous nous excitions et que nous tourbillonnions sans cesse afin d’éviter les seules entreprises véritablement nécessaires et exigeantes : aimer, donner et travailler sur soi? « Mes » couples paraissent éviter le piège. Ils réduisent l’excitation au profit de l’introspection : que puis-je faire pour mon conjoint? Comment ma blonde se sent-elle en ce moment? Est-ce que nous continuons de cheminer dans la même direction?

24 février

Qu’y a-t-il à comprendre de la satisfaction et de la joie profonde que j’éprouve à être à la maison, attentive, proche, à tendre les bras vers mes adolescents lorsqu’ils m’appellent : « Oui, mon chéri, qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que je peux faire pour toi? » Leurs blagues, leur magnificence, leur attitude lorsqu’ils s’éloignent vers l’arrêt d’autobus et que je les observe de la fenêtre ou du balcon.

L’amour étend ses radicelles jusqu’à l’atome le plus infime de l’ongle. « Il n’y a pas de principe plus grand que l’amour » écrit Ying Chen. L’amour nous met au défi d’atteindre les confins de soi. Il exige que nous lui consacrions la plus grande part de notre concentration. Attentifs, soucieux de sa préservation, nous oublions d’attiser les sentiments malheureux ou dérisoires. À l’amour, nous payons le tribut de notre être entier, mais le retour ne déçoit pas : nous savons que nous participons au mouvement des montagnes et des ruisseaux, des sociétés et de l’histoire, des langues, des glaciers et des générations.

Tout cela dans une tasse de thé, ce matin, devant la fenêtre qui donne sur mon balcon.

Ying Chen La lenteur des montagnes

La lenteur des montagnes, Ying Chen, Boréal.

25 février

Oh! le bonheur de dormir contre G. Sa peau, son souffle, sa chaleur, son odeur. Je m’éveille comblée.

 1er mars

Quand j’étais adolescente, je regimbais à rendre service. Les demandes de mes parents – apporte-moi ceci, dessers la table, vide la poubelle – me paraissaient des injustices. J’avais l’impression que ce n’était pas ma fonction. Je n’étais pas paresseuse, au contraire. Le zèle et l’énergie que j’appliquais à mes travaux scolaires étaient impressionnants. Je réglais mon horaire au quart de tour, pour être certaine de remettre mes devoirs à temps et de tout savoir la veille du contrôle. Mais justement. Je voulais exercer un contrôle sur ma vie et l’interférence de mes parents, qui insistaient pour que je participe à l’économie domestique de la maisonnée à certains moments précis, dérangeait mes aspirations.

Je voulais rendre service. Mais. À l’heure où je le décidais.

Puis je suis devenue mère à 22 ans et il n’a plus été question d’exercer du contrôle sur quelque vie personnelle que ce soit. Nous formions un tout. Il n’y a même pas eu de jour au lendemain. Tout à coup c’était comme ça, incontestable et profond. J’étais au service de ma famille. En symbiose avec mon enfant. Et pour mon mari, ça a été peu ou prou la même métamorphose, version pourvoyeur, je crois.

Il n’a jamais été question que j’entretienne des hobbys personnels coûteux ou que je passe mes vacances dans le Sud avec ma gang d’amies ou que je comble une passion pour les vêtements griffés ou les gadgets technologiques. Nos revenus, notre énergie, nos désirs et notre attention étaient mis au service de notre famille. Je ne connaissais pas d’autres façons de fonctionner.

Cette mise en disponibilité du soi pour l’Autre – pour le couple ou la famille – je la retrouve chez les couples que j’interroge. Qu’ont en commun les couples qui vont bien? D’abord un oubli de soi. Pour mieux être soi-même, pour mieux se révéler, grandir, croître et maturer ensuite.

4 mars

Je me rends chez IKEA me procurer des accessoires pour notre cuisine en construction. Dans le stationnement bondé, une femme au volant pitonne sur son cellulaire en attendant qu’un SUV recule de l’espace où elle entend être la prochaine à se garer. La manœuvre dure – quinze secondes? Vingt, tout au plus? Et pourtant, l’angoisse du néant. Le cellulaire sur les cuisses, prêt à servir si jamais un instant de silence et d’attente survient.

Plus tard, j’attends l’ascenseur, mon charriot devant moi. Une femme se place à mes côtés. Il y a une poussette au bout de ses bras. Et dans la poussette, un enfant d’environ deux ans, le regard vide, ennuyé au possible. J’éprouve le même élan que d’habitude : je me penche légèrement, fais des faces, cherche son attention. Il ne réagit pas.

Haut au-dessus de la poussette, hors du champ de vision de l’enfant, la femme fait dérouler le menu Facebook sur son cellulaire.

J’ai mal. Le monde se transforme si rapidement. Il se peut que la femme ait répondu à un texto urgent. Mais je ne le crois pas.

8 mars

Tout change… et on nous martèle de nous transformer avec le flot, d’embrasser la vague, de nous moderniser nous aussi.

Grandir, maturer, évoluer : je crois en une vision vivante, organique et spirituelle de l’humain. Sentir croître en nous des capacités d’amour et d’accueil que nous ne percevions pas à l’adolescence procure une joie et un sens profond. Nous nous ramifions avec l’âge. Nous sentons que notre bonté se déploie.

Mais le changement comporte son envers délétère.

Le succès de la série britannique Downton Abbey comporte au moins une cause évidente : notre fascination pour les sociétés qui se débattent avec des transformations rapides et profondes. Dans l’Angleterre des années 1920, les lords, ducs et comtesses cohabitent avec des socialistes et le parti travailliste au pouvoir. Que faire? Quelle attitude adopter? se demande chaque protagoniste de la série. Son regard sur le changement varie selon la position de chacun, selon qu’il en tire – ou conçoive la possibilité d’en tirer – des bénéfices ou non. Sans surprise, les plus conservateurs sont ceux dont l’ordre ancien a fait ses dirigeants favorisés.

Enfants de Downton Abbey

Ma grand-mère est née la même année que George, dans Downton Abbey (1919).

Depuis la révolution industrielle, c’est devenu un cliché d’affirmer que le changement s’effectue de plus en plus rapidement. À hauteur de femme, certaines décades paraissent néanmoins particulièrement déroutantes. Ces derniers mois, je me suis aperçu qu’autour de moi, on s’est mis à tenir pour acquis que je possède un téléphone intelligent (ou au moins cellulaire) et que je le porte en tout temps sur moi. « Tu m’appelleras quelques minutes avant d’arriver », me disent les personnes que je me rends interroger. Je continue de connaître un moment de perplexité chaque fois : comment mon interlocuteur peut-il s’attendre à ce que je lui téléphone alors que je serai en chemin?

Ah. Oui. Je suis réputée porter l’objet sans fil sur moi.

Me voici donc à la croisée des chemins. Embrasser le iPhone – ou pas.

Lorsque mon grand-père est mort en 2004, ma grand-mère avait 84 ans et s’est retrouvée seule dans un sobre appartement de résidence pour personnes âgées.

Mon père, son frère et sa sœur se sont alors demandé : ne devrions-nous pas lui faire suivre un cours d’Internet? Ne devrions-nous pas lui procurer un ordinateur? Mais… à quoi bon? Hm. Ma grand-mère pourrait notamment y lire les journaux. À cette époque, toutefois, c’était à peu près là le seul usage véritablement attirant d’Internet pour une personne intelligente et ouverte sur le monde – mais née en 1919 –  telle que ma grand-mère.

Comme elle résidait au cœur de la petite ville qu’elle a habité toute sa vie et qu’autour d’elle, d’anciens amis, collègues, connaissances, nièces, belles-sœurs et cousins continuaient de tisser un réseau social appréciable, mon père, mon oncle et ma tante ont finalement décidé de laisser ma grand-mère lire les nouvelles dans la Tribune version papier qu’on lui livrait chaque matin, écouter ses émissions de télévision préférées et socialiser autour de la table à carte de la résidence comme elle l’avait fait toute sa vie.

À cette époque, ils entrevoyaient certes l’importance qu’allait prendre – et que prenait déjà – Internet dans nos existences. Mais ils ne pouvaient pas se douter qu’en 2016, à peine 12 ans plus tard, il ne s’agirait plus d’importance, mais bien d’infiltration.

Il ne s’agit plus de dire qu’Internet « joue un rôle » dans nos vies, mais bien qu’il en tisse la trame, l’atmosphère, la sensibilité. La population passe en moyenne 25 h sur Internet par semaine. Chez les adolescents, la statistique grimpe à 40 à 60 h par semaine.

Qui songe à tenir ma grand-mère au courant de ce qu’il affiche sur Facebook et dont elle ne peut prendre connaissance? Soit on existe dans le monde virtuel ou bien on n’existe pas.

Pour l’heure, il est encore possible de prétendre que j’exagère. Ne pas avoir de téléphone cellulaire, ne pas être sur Facebook ou Instagram est encore possible. Autour de moi, nombre de mes amies dans la quarantaine et plus refusent doucement d’embarquer dans cette façon de structurer leur vie. Je leur demande : « Réalisez-vous que vous posez là un geste majeur de subversion? » Non. Elles ne le réalisent pas.

Et bien que j’aie moi-même fermé mon compte Facebook et que je refuse doucement de me procurer un cellulaire, j’ai envie de leur dire : « Mais pensez-y bien. D’ici quelques dizaines de mois, sans existence en ligne, nous aurons complètement disparu des représentations collectives, vous et moi. »

10 mars

Chacun donne à sa façon. Des gens que j’interroge me racontent qu’à intervalles réguliers, selon des paramètres établis dès les prémisses de leur vie commune, ils cèdent un pourcentage de leurs revenus. Bon an mal an, de quelque façon que se manifestent les aléas de leur vie, ils se départissent de 10 %, 15 % de leur revenu et l’offrent à des organismes qui leur tiennent à cœur.

Je suis impressionnée par cette pratique. Nous ne donnons pas autant, G. et moi. Mais le don nous échappe lorsque nous nous efforçons de le quantifier et les expressions de la trempe d’« autant » n’ont que peu de sens pour l’approcher.

Nous donnons beaucoup, je suppose – à notre façon. Ce matin, par exemple, l’électricien arrive cerné. Il n’a pas dormi de la nuit, explique-t-il. Sa fille lui cause des soucis. Je m’assois près de lui avec ma tasse de thé. Pendant une demi-heure, je l’écoute. Je sens que parler lui fait du bien. Je sens qu’il en a besoin.

De mon côté, j’aime écouter, mais ce matin, c’est l’élan pressant de m’installer devant mon ordinateur et d’avancer la transcription de mes entrevues qui domine. La fin de la session approche. J’aspire à boucler le tout. Néanmoins, je donne. Parce que je crois que c’est le plus important. Que notre humanité dépend de ces moments que nous passons l’un près de l’autre à nous écouter et à nous encourager. En vrai. Pas sur Facebook ou sur un forum de discussion. Au moment où le besoin se présente. Ici et maintenant.

11 mars

Sitôt que l’électricien a été parti, vers 15 h cet après-midi, je suis descendue à la cuisine. Notre comptoir neuf baignait dans la lumière. Je me suis attaché les cheveux. J’ai passé un tablier. J’ai suivi la recette de mon amie B. J’ai confectionné deux streusels, l’un aux fraises, l’autre aux framboises, et un gratin de légumes.

Moment béni.

Silence.

Don.

Labeur transformé en repas.

15 mars

Je progresse à l’aveugle dans les terriers sombres et inconnus d’une session universitaire de plus – la vingt-quatrième depuis mon retour aux études si je compte bien. J’ai peiné et grincé des dents jusqu’à présent. Je me suis heurtée mille fois au manque de sens, à l’impression mauvaise d’avancer pour des motifs vides. L’argent. Chaque session de doctorat accomplie à l’unique fin d’encaisser les 6660 $ de bourse auxquels elle me donnait droit.

Étudier au baccalauréat ou à la maîtrise diffère fondamentalement du fait d’entreprendre un doctorat. Apprendre, lire, me plonger dans la pensée d’auteures et d’auteurs : cela exige de la discipline, mais n’est au fond que ravissement. Le doctorat, c’est autre chose : il faut avoir la fibre de la chercheure. Et l’âme scientifique. Je ne suis pas faite de ce bois.

Je suis sens, émotion, je suis cellule d’un monde qui bat en moi : mes enfants, G., on quartier, mon environnement, ma société. Bien que je ressente de la reconnaissance envers ceux qui le font – c’est sur leurs études que je m’arcboute pour m’élancer vers la transcendance et le don -je ne ressens pas la vocation de démontrer l’existence de « faits sociaux » par a+b.

Je progresse en rampant, donc, conquérant chaque centimètre à l’arrachée dans la sueur et les excoriations, m’exténuant pour chaque trouée, chaque furtif éclat de clarté. D’une certaine façon, j’ai avalé la poussière à la pelletée tout le long de ce doctorat. Je me suis cramponnée : pour le devoir de contribuer aux finances de la maisonnée. Et pour le diplôme. La gloire. La reconnaissance et la valorisation.

Il s’agit d’une lutte à finir entre le système et moi. À ce jour, j’ignore qui va l’emporter.

20 mars

Un homme que j’interroge me parle de sa grand-mère née au XIXe siècle et très pieuse. Il me dit qu’elle habitait avec lui et sa famille tout au long de son enfance et qu’il conserve le souvenir indélébile de cette femme frêle que la foi et l’espérance rendaient d’une solidité à toute épreuve. Ce faisant, il mime sa grand-mère, centrée à cœur de jour sur son chapelet, l’égrenant de ses deux mains.

Je suis saisie de stupeur.

Le geste qu’il refait ressemble à s’y méprendre à celui de ces jeunes adultes qui textent des deux pouces sur leur téléphone intelligent.

21 mars

-Êtes-vous croyant docteur Rainville?

-En fait, je crois une chose : qu’il faut servir.

 La donation

La donation Bernard Émond

La donation, Bernard Émond.

26 mars

Lors de mes entrevues, certains répondants me parlent de religion, de spiritualité. Le don se situe au fondement absolu d’un christianisme capable de faire société pour certains d’entre eux, en tant que principale vertu théologale. « C’est ce qui reste à la fin », quand tout le reste s’est effondré, affirme l’un deux. Conception émondienne plus répandue que je ne l’aurais cru.

Ce don comme absolu nous effraie. Il nous bloque la gorge de manière particulière à nous, les femmes, parce que nous entretenons l’impression que le don de nous-même nous a été imposé violemment, attribué d’office à travers les siècles et qu’on s’en est servi pour nous assujettir en même temps qu’on établissait le pouvoir de ceux dont l’existence n’était pas gouvernée par la nécessité proche et immédiate du don, justement.

Nous libérant du joug, nous avons rejeté le don. Nous ressentons un vide. Nous en souffrons.

Le don constitue le contrepoint de ce journal, qui, dans sa version longue non publiée, parle aussi de choc, de faute, de colère et de questionnement. Je ne sais pas véritablement l’expliquer. Le don nourrit et guérit. Il mène au pardon. Depuis 20 ans, il est installé d’évidence au centre de ma vie. Voilà le peu qu’il m’est possible d’en dire pour l’instant.

 

Pacifique Trudeau

by Annie Cloutier

 

Note : Dans le texte qui suit, je critique deux éditoriaux du Devoir. Il ne faut y voir aucun acharnement particulier contre ce journal. Au contraire, la raison pour laquelle ces deux textes font l’objet d’une attention accrue de ma part est que Le Devoir est, de très, très loin, le quotidien québécois que je lis avec le plus d’intérêt chaque matin. À mes yeux, Le Devoir est un rempart, un des derniers bastions, avec certaines émissions radio-canadiennes telles que Midi-Info, d’une information de qualité quotidienne qui accorde une dimension importante à l’analyse de fond et au débat. Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas? C’est parce que je tiens au Devoir que j’estime nécessaire et utile d’entrer « en discussion » avec lui lorsque son discours, de mon point de vue, ne tient pas la route.

*

Plus que jamais, il a été question de voter stratégique au cours de la dernière campagne électorale. Dans ma circonscription comme dans plusieurs autres, « bloquer Harper » consistait à voter libéral, mettant ainsi un terme au mandat du député néodémocrate précédent. Bien que le vote stratégique me répugne personnellement (je comprends toutefois ceux qui s’y résignent) et que je déplore le système électoral qui nous oblige à le pratiquer en masse, cette fois-ci, je l’ai envisagé moi aussi.

Mes valeurs sont profondément social-démocrates, écologiques et pacifistes. L’enjeu politique primordial, à mes yeux, est une réforme en profondeur – voire une révolution – de notre système social, politique et économique (nommé « néolibéralisme ») afin de mettre en place une économie solidaire, juste et démocratique basée sur des énergies renouvelables, la décroissance et la consumodération. Si j’étais première ministre, je mettrais un terme immédiat à toute extraction de méthane (gaz de schistes) ou de carbone (sables bitumineux). Posant le seul geste efficace canadien contre les changements climatiques, je m’engagerais du coup résolument en faveur de rapports sociaux et mondiaux plus justes et plus pacifiques tout en travaillant dès maintenant et de manière acharnée à un environnement sain pour tous les Canadiens et, de fait, tous les habitants de la terre.

Il fallait donc voter pour le NPD ou… pour Justin Trudeau. C’est à dessein que je contraste ici un parti et un chef. S’il s’était agi de choisir entre le NPD et le parti libéral, je n’aurais pas envisagé un seul instant de voter stratégiquement.

Mais Justin Trudeau me plaisait pour certaines raisons précises. D’abord parce que j’ai manqué échapper ma tasse de thé le matin où il a affirmé vouloir faire des déficits. Je me revois dans ma cuisine, dans la lumière de fin d’été. Dans ma vie d’électrice, rares ont été les moments où j’ai entendu des propositions vraiment enthousiasmantes dans la bouche de candidates ou de candidats en campagne soutenus par des lobbys puissants. (Québec Solidaire propose sans arrêt des idées plus constructives et sensées les unes que les autres, mais faute de soutien de la part des puissants, on y accorde peu d’attention.)

Bien sûr, le moment suivant, ma méfiance est montée au front : faire des déficits… pour investir dans quoi, précisément? Et pour favoriser quels lobbys? Quelle industrie frustrée par la décennie Harper, qui a tout misé sur l’énergie de l’Ouest? Et comme de fait : il pourrait s’agir d’autoroutes, de construction de condos dans des marais humides, d’oléoducs, d’usines polluantes. Je n’ai aucune envie de voter pour ça.

Mais l’idée de faire des déficits demeurait, énoncée clairement en campagne électorale (pas juste en Chambre par un parti d’opposition), réellement originale et audacieuse. Les journalistes en étaient bouche bée. Sous leur plume, on lisait l’étonnement, l’incompréhension et… un certain mépris : le candidat ne jouait pas le jeu. Ne jouait pas leur jeu. « C’est suicidaire. » « C’est du jamais vu. » Une analyse articulée et pertinente de ce qui s’inscrivait hors des règles politiques néolibérales – austérité, je crie ton nom partout – ne leur venait pas aisément. L’idée ne pouvait donc être que farfelue – et ce n’étais pas étonnant, dans la bouche du gamin Trudeau.

De fait, sauf pour ratiociner sur l’impossibilité (tenue pour un fait) de financer ce déficit (alors qu’il s’agirait de récupérer moins du quart de 1% de l’évasion fiscale légale canadienne pour que nous baignions collectivement dans l’argent), elle a été peu discutée. Les analystes/journalistes n’ont pas saisi cette occasion en or d’initier un public relativement attentif – campagne électorale aidant – pour parler de politique et d’économie autrement.

Même chose pour la légalisation de la marijuana. Il s’agit là d’un enjeu qui me laisse relativement indifférente (c’est-à-dire qu’il ne soulève ni mon enthousiasme ni mon indignation au sens strictement émotionnel du terme). Mais c’est un enjeu important, duquel dépend notre détachement progressif de la « war on drugs » mal conçue et mal fondée scientifiquement et stratégiquement des états-uniens – une guerre idéologique selon plusieurs observateurs. Une guerre qui cause probablement plus de dommages qu’elle n’en empêche, et ce, à l’échelle des Amériques, voire de la planète entière.

Trudeau proposait de faire les choses autrement. Bien sûr, à n’en pas douter, sa conversion à la légalisation a tout à voir avec les intérêts de femmes et d’hommes d’affaire puissants qui financent son parti. Bien sûr, la manière de légaliser doit faire l’objet de débats et d’un suivi consciencieux de la part de la population. Mais sur le fond, l’enjeu consistait au moins un peu à nous distancier des politiques idéologiques des états-uniens, et juste pour ça, Trudeau m’enthousiasmait un peu encore une fois.

Trudeau promettait une commission d’enquête sur le meurtre et la disparition de femmes autochtones et… il a réalisé sa promesse dès les premiers jours de son gouvernement. Ceci n’est pas anodin. Il fallait entendre Serge Bouchard, aux lendemains des tristes révélations de Val d’Or d’octobre dernier, s’indigner sur les ondes de l’émission Faut pas croire tout ce qu’on dit du silence et du refus du gouvernement Harper, pendant une décennie entière, de mettre en place les accords de Kelowna (signés par Paul Martin) et de ne fut-ce que reconnaître que les communautés autochtones font face à des enjeux historiques et sociaux particuliers par rapport au reste de la population. Une commission d’enquête ne donne pas en soi de résultats concrets et on n’a pas encore vu la couleur de l’argent que Trudeau dépensera ou non pour améliorer le sort des communautés autochtones, voire, idéalement, pour restructurer fondamentalement leur place et leur dignité dans la société canadienne. Mais le signal est là : ce gouvernement considère le bien-être des communautés autochtones comme un enjeu important. Déjà tout un changement.

Autre idée importante que Trudeau proposait de concert avec Mulcair : cesser les frappes aériennes en Syrie. Cette idée me transportait d’espoir. J’y reviens plus loin.

Nos journalistes/analystes appelaient ça de la candeur. C’était à qui mépriserait le jeune âge, la popularité et la vision porteuse d’humanisme et d’espoir de Trudeau avec le plus de virulence. Pour ma part, j’appelais ça de l’audace : jusqu’à un certain point, Trudeau osait présenter les choses autrement. Dans une certaine mesure (et dans une certaine mesure seulement), j’y voyais un phénomène de génération. Trudeau a mon âge. À ce jour, je « crois » à sa vision différente de la politique et des enjeux mondiaux (nécessité d’agir face aux changements climatiques, pacifisme, nécessité d’une réforme du système politique), même si je crois également que pas plus que n’importe quel premier ministre avant lui, il n’ira très loin dans la mise en place d’une société canadienne qui reflète profondément les valeurs auxquelles il croit personnellement.

S’il tenait son bout avec autorité, sans tenir compte des lobbys et des pressions, les journalistes/analystes s’abattraient sur lui à bras raccourcis de toute façon. C’est déjà le cas devant son intention d’imposer une réforme électorale sans référendum (réalisant ainsi, éventuellement, une autre promesse électorale).

Jusqu’à quel point son appel à la confiance et à l’innovation conduirait-il donc à véritablement changer les choses? Je ne me faisais pas d’illusions. Mais le ton était là. C’était déjà énorme.

*

Néanmoins, je n’ai pas voté pour les libéraux. Pour quatre raisons principales : premièrement, les libéraux ont soutenu l’adoption du projet de loi C-51, présenté par le gouvernement Harper, qui réduit drastiquement les libertés civiles au nom d’une sécurité face au terrorisme qui me paraît illusoire. Cette loi resserre de façon importante la possibilité que des citoyennes et des citoyens comme moi manifestent leur désaccord envers certaines décisions du gouvernement. Il s’agit d’une loi dangereuse, dont l’application pourrait démolir des pans entiers de nos fondements démocratiques, notamment la participation citoyenne et la liberté d’expression.

Deuxièmement, les libéraux (comme les néodémocrates d’ailleurs) sont en faveur de la construction d’oléoducs, et plus précisément de celui qui est envisagé par Énergie Est dans la vallée du Saint-Laurent. Or, comme l’exposait, de façon concise et lumineuse, mon professeur de sociologie Gilles Gagné dans le documentaire République : un abécédaire populaire  d’Hugo Latulippe : « Si ça implique des gaz à effets de serre : ça doit être non. » On n’a plus le temps de faire des fleurs à l’industrie pétrolière milliardaire, déjà financée de façon outrancière à même nos taxes et nos impôts de toute façon. Il me paraissait évident que Trudeau (pas plus que n’importe quel autre chef de parti d’ailleurs), malgré sa promesse de tenir compte de « l’acceptabilité sociale » ne saisissait pas l’urgence de stopper tout investissement dans la production de méthane ou de carbone. L’acceptabilité sociale n’a rien à voir là-dedans. Il faut laisser le carbone dans le sol. Ne pas l’utiliser. Ne pas le vendre. Ne pas le transporter.

Par ailleurs, Justin Trudeau niait le principe démocratique fondamental qui consiste à reconnaître le résultat d’un référendum dans lequel 50 % plus un de la population s’exprime en faveur d’une option ou d’une autre. La position du NPD, fondée sur la déclaration de Sherbrooke, n’était guère plus rassurante à mon avis, car elle n’était assumée par Mulcair (et Layton avant lui) que lorsqu’il s’exprimait en français. D’une certaine façon, Trudeau me semblait plus franc que Mulcair sur la question. J’apprécie les candidats qui énoncent clairement leurs positions. Mais cette position allait à l’encontre de ce en quoi je crois : au droit de ma société, le Québec, à déterminer son sort.

Finalement, les néodémocrates ont bénéficié de ma prime à l’urne. Voter libéral… voter pour des partis (fédéral et provincial) qui ont fait la preuve à d’innombrables reprises qu’ils servent d’abord le grand capital, bien avant l’intérêt des citoyens… non. Cette fois-ci pas plus qu’une autre. Au moment d’inscrire mon X, il était évident qu’il m’était impossible d’encourager le PLC.

Il n’en reste pas moins que tout au long de la campagne, dans certains dossiers, Trudeau avait évoqué des enjeux réputés risqués, ennuyants ou tabous. J’aurais préféré un gouvernement NPD. (Je vote NPD depuis 15 ans.) L’élection de Trudeau a néanmoins constitué un immense appel d’air. Tout le monde l’a ressenti. Même si, à gauche, nous avons éprouvé une gêne à le reconnaître.

*

Ces derniers jours, suite aux attentats de Ouagadougou et au fait que le Canada n’a pas été invité à prendre part au sommet de la coalition contre Daesh, on a abondamment critiqué la décision de Trudeau d’interrompre les frappes aériennes canadiennes en Syrie.

Comprenons-nous bien. Trudeau prend des décisions critiquables. Le maintien d’un contrat d’armement de 15 milliards de dollars avec l’Arabie Saoudite (bien qu’annoncé en campagne électorale) est une honte. La volonté de son gouvernement de faire passer une bourse du carbone et une taxe sur le carbone pour des solutions vertes est déplorable.

Il ne suffit pas de décrocher les portraits de la reine, de prendre des bains de foule, de susciter un engouement social et politique, de redonner à la population un minimum de proximité avec ses élus, de rétablir le recensement long, de nommer un cabinet paritaire, d’autoriser les scientifiques à parler, de répondre aux questions des journalistes, de mettre en place une commission sur les femmes autochtones, d’accueillir 25 000 réfugiés en trois mois (ce sera probablement fait en février), de participer aux grands sommets mondiaux que boudaient les conservateurs, de mettre un terme à la surveillance des organisations politiques et militantes (officiellement du moins), de mettre en place un processus de légalisation de la marijuana, ainsi qu’un processus de modification du système électoral et de permettre que des ministres aient la possibilité de rentrer à la maison, auprès de leur famille, à 17 h pour révolution faire. Nous avons raison d’attendre plus de sa part.

Mais… quand même. Pour un gouvernement qui atteint à peine ses 100 jours, c’est déjà pas mal. Non?

Ce texte est difficile à écrire. Pas plus que n’importe qui, je ne tiens faire l’apologie des libéraux. Je désire que nos journalistes/analystes, et que nous, les citoyens, fassions preuve d’une vigilance affûtée à l’égard du présent gouvernement. Mais que nous critiquions de façon pertinente. Et progressiste. Juste. Environnementaliste. Pacifiste.

Dénoncer la proximité de certains conseillers de Trudeau avec le lobby de l’énergie : oui. Mais reprocher à Trudeau de ne pas bombarder la Syrie : non.

*

Dès le 12 septembre 2001 (et même avant, bien sûr), de nombreuses voix scientifiques, stratégiques, philosophiques, spirituelles et morales se sont faites entendre pour établir l’évidence : on ne répond pas à l’agression par l’agression. On n’amplifie pas le mal par une surenchère de mal. À répéter les mêmes torts, on se reçoit les mêmes répliques – exacerbées – dans la tronche. Et les problèmes économiques et sociaux s’amplifient.

Dès 2001, donc, ceux qui font métier de réfléchir, de planifier et de désirer activement un monde plus juste, plus stable et plus paisible ont expliqué que la seule façon d’éradiquer le terrorisme à la racine était de modifier radicalement nos rapports à l’autre, à l’environnement et au partage de la richesse. Nous ne pouvons pas, par exemple, nous attendre à ce que les populations d’Afrique sub-sahariennes demeurent les bras croisés pendant que nous rasons leurs forêts, dépouillons leurs sols, exploitons leur force de travail de façon éhontée, bafouons leurs droits et leur dignité et nous enfuyons avec le butin destiné notamment à alimenter nos gadgets électroniques et à enrichir toujours plus celles et ceux dont la fortune atteint déjà des sommets impossibles à justifier.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les peuples du Moyen-Orient ne réagissent pas devant notre hypocrisie patente, qui nous « autorise » à acheter du pétrole de l’Arabie Saoudite tout en maudissant le terrorisme et à soutenir les exactions et les atrocités israéliennes sans aucune considération pour la justice, en même temps que nous proclamons notre amour des « droits de la personne » lorsque nous frappons du haut des airs en Syrie ou en Irak.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des mouvements de résistance ne s’organisent pas face au saccage impérialiste de territoires et de sociétés sub-sahariennes entières par nos minières et par toutes nos entreprises qui achètent des pans grands comme des pays de forêts tropicales afin d’en rentabiliser la puissance anti-carbone dans un marché d’échange d’émissions conçus pour ne favoriser que les compagnies déjà dégoulinantes d’argent, expropriant les peuples qui habitent la forêt depuis toujours, les punissant et les torturant s’ils résistent.

Nous comprenons que la solution au terrorisme passe par l’instauration, dans les sociétés où il a tendance à s’implanter, d’une économie dont les leviers reposent entre les mains des collectivités locales et dont les profits, plutôt que d’enrichir l’Occident et ses paradis fiscaux « légaux », sont redistribués au sein de cette même collectivité.

Nous comprenons l’importance cruciale de l’éducation, et plus particulièrement de l’éducation des femmes.

Nous comprenons que la diplomatie doit jouer un rôle crucial dans la résolution de la crise en Syrie.

Nous comprenons que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur l’usage « légitime » de la violence : qui peut l’exercer? Et pour quels motifs? Pourquoi le terrorisme nous paraît-il à ce point méprisable, alors que nous extorquons, bombardons, torturons, exploitons, détruisons, sabotons et armons à qui mieux mieux au seul nom du profit? Les populations expropriées et sacrifiées au grand capital n’ont-elles aucun droit de riposter?

Nous comprenons que le terrorisme s’organise en nébuleuses dont les divers protagonistes peuvent difficilement être ciblés avec précision. Bombarder qui? Et où? Bruxelles, où se terraient certains responsables des attentats de Paris? Nous comprenons que les bombardements de tout type – y compris les frappes exécutées par des drones – font des victimes collatérales « civiles et innocentes » à la pelletée. Mais qu’elles contribuent très peu à affaiblir le terrorisme.

Nous comprenons que les attentats de Ouagadougou ont été revendiqués par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Nous comprenons que la Syrie est sous le joug conjugué de Daesh et de Bachar el-Assad – non celui d’Al-Qaïda (bien que des liens existent indubitablement entre ce régime et ces deux organisations). Nous comprenons que depuis le début du conflit syrien, plus de victimes civiles sont tombées aux mains des forces du régime d’el-Assad que sous les exactions de Daesh.

Nous comprenons que le boycott de la dictature saoudienne, qui assure un flot ininterrompu d’armes et de fonds vers les groupes djihadistes, serait autrement plus efficace que le bombardement erratique d’une nébuleuse difficilement saisissable – et, surtout, de civils – dans l’éradication du terrorisme.

Nous comprenons que la dynamique revancharde – la retaliation (« représailles ») à la George Bush – nous entraîne dans une spirale infernale qui ne peut que grossir le conflit, enrichir les fabricants d’arme, alimenter le ressentiment des populations soumises au bombardement et nourrir le sentiment d’aliénation que chaque civilisation entretient à l’endroit de l’autre

Nous comprenons que de part et d’autre, nous nous enfonçons dans un refus de comprendre des réalités sociopolitiques et culturelles différentes des nôtres et que ce sont les réponses impétueuses à la François Hollande – bombarder, vite, bombarder – qui entretiennent notre ignorance et notre manque flagrant de compréhension et d’empathie pour les populations visées. Malheureusement, nous comprenons aussi que c’est ce genre de réponse – populiste et sanguine – qui a permis que Hollande, pour la première fois, soit populaire politiquement dans son propre pays.

*

Qu’un politicien recoure à la politique irréfléchie des représailles pour accroître son prestige politique est une chose malheureuse. Mais que des journalistes/analystes appuient cette façon de faire est décevant.

Prenons par exemple un éditorial du Devoir du 20 janvier dernier. L’éditorialiste y fustige ce qu’il perçoit comme le « manque de réalisme » de Trudeau. Ne pas bombarder la Syrie, choisir la diplomatie et l’accueil de réfugiés serait une décision immature et déconnectée de notre époque. Pour l’éditorialiste, notre monde ne se prête plus ni au pacifisme ni à l’humanisme. L’ennemi est à nos portes. Il faut frapper.

Cette idée – que le pacifisme est naïf et déconnecté – fait fi de tout ce que nous savons et que j’ai énoncé plus haut. Dans un journal qui se targue de réfléchir, un tel déni des connaissances laisse songeuse.

Cette idée, de plus, se justifie mal au regard de l’histoire occidentale récente. Outre que la paix, essentielle à la stabilité, la justice et la prospérité équitable dans le monde, soit un objectif intemporel, la politique de maintien de la paix qu’a longtemps adoptée le Canada se déployait en pleine guerre froide, alors que le monde était possiblement encore plus dangereux qu’aujourd’hui et que les options diplomatiques entre l’Est et l’Ouest paraissaient encore plus limitées qu’entre l’Occident et le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Or, le « réalisme » nous dicterait aujourd’hui de renoncer à la paix.

Qu’est-ce que le réalisme?

Le réalisme, pour l’éditorialiste, « met en avant les intérêts, le recours à la force, parfois nécessaire ; la puissance. »  Il y a un ennemi. Ce ne sont pas nous qui le créons de toute pièce : il existe ontologiquement. (Tout un édifice de théorie sociologique portant sur les représentations sociales, la création de l’identité collective, la construction de la réalité et la réification de l’Autre démontre que c’est faux.) Et cet ennemi « ne nous donne pas le choix. On aura beau plaider l’idéalisme, professer notre bonne foi, cet ennemi veut tuer des Occidentaux. »

L’attitude va-t-en-guerre est présentée comme un réalisme; le pacifisme, en revanche, comme un idéalisme.

Or, le réalisme réfléchi, intelligent et – oui – efficace n’est-il pas plutôt celui qui tient compte des échecs du passé et qui s’appuie sur la doctrine autrement plus constante et éprouvée dans l’histoire de l’humanité qui consiste à affirmer qu’on ne résout pas les conflits par la violence? Nous célébrons Gandhi, Lucille Teasdale, Martin Luther King, mère Teresa, Elisabeth Fry, Jésus, Henry David Thoreau et quantité d’autres femmes et d’hommes qui ont travaillé à la paix et à l’amélioration du monde à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de l’histoire de l’humanité. Mais lorsque vient le temps de mettre en œuvre ces principes auxquels nous affirmons adhérer… c’est la haine, la colère, la peur et l’appât du gain qui prennent le dessus.

Nous oublions qu’il y a du soi dans l’autre et qu’en l’appelant « ennemi » et en le maudissant, c’est soi-même que l’on voue aux gémonies.

Nous oublions que des intérêts veillent à cultiver et à titiller notre haine de cet ennemi, notamment via les déclarations politiques en 140 caractères et la propagande médiatique.

Nous oublions que rien n’est plus exigeant et fondé sur la compréhension rationnelle de la situation que le pacifisme. Il faut avoir passé des années à s’efforcer de comprendre l’autre et à trouver une solution pacifique à un conflit dévastateur, fût-ce dans sa vie personnelle, pour reconnaître à quel point le travail de paix est certes lent, mais profondément réparateur.

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Et la solution « réaliste », selon l’éditorial?

Il semble que ce soit de reprendre les bombardements. Et pour arriver à quoi? À faire bonne figure devant une communauté internationale obnubilée par l’illusion d’une victoire simple et rapide contre le terrorisme.

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Quel importance médiatique et politique accorder à une femme éplorée dont, par ailleurs, on comprend évidemment la douleur et l’émotion? Une femme qui, à travers son deuil (encore là : toute mes condoléances et ma sympathie), et dans son intervention publique du moins, n’établit pas de distinction entre la Syrie du Burkina Faso, Daesh et AQMI, la pacification du monde et la revanche immédiate, la promesse de cesser les frappes et le fait accompli.

Lorsque j’ai entendu que la mère d’une des victimes des attentats de Ouagadougou tenait Trudeau responsable de la mort de sa fille parce qu’il a l’intention de cesser les frappes contre Daesh en Syrie, je me suis dit : « Oh! mon dieu. Cette pauvre femme endeuillée tragiquement va se faire ramasser dans les médias et sur les réseaux sociaux! Ce qu’elle dit être très peu fondé sur des faits. »

J’en ai voulu aux médias. Je voyais un manquement moral dans l’empressement avec lequel ils avaient tendu un micro (et un haut-parleur disproportionné!) à une femme qui ne disposait d’aucune formation particulière pour commenter notre politique vis-à-vis du terrorisme et qui relayaient ses propos dictés par la souffrance (encore une fois : on la comprend, bien sûr) et qui ne se réclamait pas d’une réflexion ou d’une analyse particulière de la situation. Je trouvais que c’était bien mal servir cette mère frappée par le sort.

Mais… non! Les médias ont adoré ses propos et ont fait de la femme une égérie, une passionaria de l’interventionnisme militaire! Tout juste s’ils ne lui ont pas fait déclarer que sa fille était partie faire du bénévolat en Afrique de l’Ouest parce que nos élus ne s’étaient pas assez dépêchés d’inaugurer leur usine de véhicules blindés légers en Ontario.

Notre journalisme et notre information ne tiennent-ils plus qu’à des cris du cœur?

Et jusqu’au Devoir qui a sauté dans la mêlée, prétendant par la voix de plusieurs de ses chroniqueurs, que Trudeau « était critiqué », « dans l’eau chaude », « faisait jaser » parce qu’une femme de Québec pleurait le décès tragique son enfant… et que cela, hélas, n’avait que fort peu à voir avec notre politique au Moyen-Orient.

*

Que penser, par ailleurs, de cet acharnement à décrire Trudeau et son cabinet comme des incapables qui ne réfléchissent pas? Dans un autre éditorial daté du 23 janvier, le Devoir relate la position du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, au sujet de l’abandon éventuel des frappes aériennes en Syrie :

« Si on réinvestit nos efforts dans l’entraînement des combattants locaux, dans l’assistance qu’on peut donner pour la gouvernance de l’Irak, pour les forces policières, pour l’aide humanitaire, on va être un partenaire plus efficace dans la coalition qu’en investissant tant d’efforts et tant d’argent pour aboutir à 2 % seulement des forces de frappe aériennes. »

Dans cette unique phrase du ministre, pas moins de quatre alternatives aux frappes sont proposées. Il ne s’agit pas de les avaliser sans débat. Mais selon l’éditorialiste, qui rapporte elle-même les propos du ministre, le « problème pour le gouvernement libéral est que chaque nouvel attentat ramène les projecteurs sur l’absence de solutions de rechange aux frappes aériennes, et ce, trois mois après les élections du 19 octobre. Pire, personne au sein du gouvernement ne présente un argumentaire véritablement étoffé en faveur du changement de cap proposé […]. (Je souligne.) »

Les bras nous en tombent.

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La chute de l’éditorial du Devoir du 20 janvier est à la hauteur du propos : Trudeau aurait dû s’inspirer (tenez-vous bien) de… Couillard, qui a utilisé les attentats de Ouagadougou pour se faire du capital politique facile sur le dos des familles endeuillées.

Bien sûr, il fallait que les premiers ministres présentent tous deux des condoléances sincères et diligentes aux familles endeuillées. Mais reprocher à Trudeau ses egoportraits dans une chronique pour féliciter Couillard de son exposition exagérée dans les médias dans l’autre… vraiment?

Nous en sommes là : des journaux/analystes doués et sérieux s’attendent à, et désirent que, les politiciens « jouent le jeu » et énoncent les phrases creuses que nous nous attendons à les voir prononcer. Des journalistes/analystes sérieux accordent plus d’importance à l’image (être assis à un sommet ou non, être le premier à téléphoner au mari d’une victime ou non) qu’au courage que demande le fait de travailler à la paix, en la justice et au pacifisme. Des journalistes/analystes sérieux semblent croire que leur rôle consiste à épouser la dynamique électorale et à se contenter de la commenter (non de la critiquer). De plus en plus, ces journalistes/analystes rappellent à l’ordre celles et ceux qui s’efforcent de créer le monde différent qui nous fait cruellement défaut. « Eh! Vous, là-bas, écrivent-ils alors. Pacifistes, écologistes, militants pour la justice, étudiants, citoyens, professeurs engagés, premier ministre aux façons de faire différentes : votre engagement est bien mignon, mais il est idéaliste. Vous ne jouez pas le jeu. Et le jeu, c’est notre jeu. C’est pourquoi nous refusons de vous prendre au sérieux. »

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Que Trudeau soit véritablement déterminé à défendre un engagement pacifiste du Canada ou non ne change au fond que peu à l’affaire. Jusqu’à nouvel ordre, les gouvernements – libéraux a fortiori – ne sont peu ou prou que des marionnettes aux mains des gens d’affaires, hélas. La société civile constitue le véritable contre-pouvoir, à condition bien sûr d’en prendre conscience et de l’exercer.

La société civile, c’est vous, c’est moi, ce seront nos enfants si nous veillons à leur en transmettre les principes et les idéaux. Toutes et tous, nous devons contribuer, ne serait-ce que par notre capacité d’imaginer un autre monde, à l’avènement d’une société juste, écologique et pacifique. Pour ce faire, nous devons dépasser notre fascination face à l’image et notre mépris facile envers celles et ceux qui « ne jouent pas le jeu ». Nous devons nous élever au-dessus du simple fait de « jaser » d’un téléphone raccroché au nez.

Car c’est bien ce qu’il faut, pour qu’un advenir plus juste et plus stable advienne : que toutes et tous, nous cessions de jouer le jeu.

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Pour poursuivre la réflexion :

« Sommes-nous des pissous? » dans l’Aut’journal.

Sommes-nous des pissous

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Ne manquez pas l’épisode « The Struggle over Jihad » de l’émission Ideas animée par Paul Kennedy sur les ondes de la CBC. Une approche lumineuse du jihad et de ses significations.

Idea Paul Kennedy

The Struggle over jihad.jpg

http://www.cbc.ca/radio/ideas/the-struggle-over-jihad-1.3228757

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Ce dossier sur notre rapport à la radicalisation et au terrorisme constitue un excellent résumé de ce que nous savons et comprenons, à ce jour, de la question :

Couvertures 721 décembre 2007

http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3656

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Parce qu’un autre monde est possible, et que ça commence chez nous :

http://esperamos.ca/

République

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Au sujet de l’espèce d’engourdissement qui pèse sur notre capacité de penser et de viser juste dans notre critique :

Alain Deneault La médiocratie

Deux minutes de recul

by Annie Cloutier

Avertissement : Le texte qui suit fait suite à une expérience d’emballement médiatique que j’ai vécue récemment. Il présente des fragments de réflexion au sujet de la haine et du harcèlement sur les réseaux sociaux, de l’engagement citoyen, de notre capacité à défendre les valeurs auxquelles nous croyons, du droit à la parole authentique et libre, de la capacité des groupes à s’autocritiquer, du traitement des femmes et des voix « non-consacrées » dans l’espace public et des séquelles possibles de l’emballement médiatique sur la santé mentale des personnes qui en sont la cible.

 Il s’agit d’un assemblage dont chaque histoire présente des éléments qui ont du sens à mes yeux, suite à ce que j’ai ressenti et vécu. Je le partage avec cœur, empathie et pardon pour les gens qui m’ont attaquée gratuitement. En aucune façon, je n’y critique quiconque ou quelque milieu que ce soit de façon particulière. En aucune façon, je ne considère que le dérapage dont j’ai été la cible ne se compare en gravité avec les situations que je présente ici.

Assister de son salon, impuissante, à la hargne, à la désolidarisation, à l’interprétation dévoyée et à la récupération médiatique dont ses propos font l’objet sur les réseaux sociaux est une expérience angoissante, mais puissamment constructive en même temps. J’ai la chance immense d’être solide psychologiquement et de croire en moi. (Dieu sait que ça n’a pas toujours été le cas.) La tentative d’humiliation n’a pas eu de prise sur moi.

Mais j’ai vu le pouvoir potentiellement glaçant de nos comportements sur les réseaux sociaux. J’ai reçu (une forme atténuée, heureusement!) de la banalité du harcèlement et de l’exécution sommaire en plein écran. J’ai ressenti la tentation de ne plus écrire, de baisser les bras, de ne plus prendre la parole publiquement. De me cantonner aux sujets sécurisants : maternité, cuisine, bonheur domestique, émotions cristallines et bienfaisantes.

Quel dommage ce serait pour la « mosaïque des voix » qui devrait nourrir la discussion publique. Quel dommage ce serait tout particulièrement pour la représentation des voix féminines, si fragiles, si complexes sur le plan des émotions, si difficiles à accepter dans leurs particularités.

Je souhaite simplement que mon texte alimente la réflexion… et qu’il contribue à modifier nos comportements.

***

Il y a trois semaines, au théâtre du Trident, j’ai assisté à l’une des scènes théâtrales les plus terrifiantes que j’aie jamais vue. La pièce était 1984 de George Orwell.

Un homme plie l’échine devant les tortionnaires du Parti, sur le point d’être exécuté. Partout sur la planète Big Brother, dans les cafés, les bureaux, les salles de classe, sur les trottoirs, dans les parcs et dans les autobus, les citoyens interrompent leurs activités pour se tourner vers leur écran et le détester. C’est l’heure des deux minutes de haine.

Sur la scène, les comédiens hurlent, sacrent, huent, conspuent, haranguent, bombardent de projectiles l’image du traître qui apparemment – en fait, personne ne connaît le moindre fait à ce sujet – a osé médire au sujet du système « parfait » dans lequel tout le monde évolue sous l’œil « bienveillant » du Parti.

Ce spectacle de la haine pure portée par une foule déchaînée qui ne comprend ni l’objet de sa haine ni les fondements de sa violence m’a bouleversée pendant des jours. (C’était avant ma propre expérience face au déni émotif collectif.)

Le combattant lucide est traîné dans la boue, honni, méprisé. Et puis on le tue.

*

Saviez-vous que ce n’est que récemment que Monica Lewinsky a fini par se remettre de l’humiliation publique extrême dont elle a fait l’objet au tournant des années 2000? Imaginez. Jeune femme douée, diplômée d’une université ligue-du lierre, elle décroche son premier emploi… à la Maison blanche! Un avenir radieux s’étend devant elle. Le monde est léger, facile, accessible. L’air est cristallin. Les cerisiers en fleurs de Washington avenue lui appartiennent. Des ailes lui poussent sur le dos.

Et puis – le président s’intéresse à elle. La baratine. Lui fait des allusions, des invites, lui offre des fleurs, des discussions drôles et séduisantes dans son bureau. Le stage prend des allures de contes de fée. Elle est à l’âge où on croit ce qui nous arrive.

La stagiaire de 24 ans – naïve, certes, mais qui ne l’est pas à cet âge? – n’a pas de raison de douter de son amant.

Et puis – catastrophe. Les Républicains, cherchant par tous les moyens à salir le président, s’emparent de Monica. Du jour au lendemain, l’innocence, les espoirs, la légèreté et les promesses d’avenir sont pulvérisés, saccagés par la voracité de la politique, du pouvoir, du public et des médias. Monica, son histoire, ses ambitions, son amour, sa jeunesse, son talent et la vision qu’elle a d’elle-même : cela n’existe pas pour la machine implacable qui lui roule dessus.

Sur la place publique, la haine se déchaîne. On la dit laide, grosse, imbécile et stupide. On la réduit à un acte et à une tache sur une robe. Lors d’une conférence à laquelle elle accepte de se présenter, on lui demande sans rire : « How does it feel to be America’s premiere blow-job queen? »

Ce qu’elle est, ce n’est plus que ça : la stagiaire bien roulée qui a fait une pipe au Président.

Pendant des années – et encore aujourd’hui – on trouve des tonnes de vidéos et de commentaires salaces à son sujet sur Internet. Il lui arrive parfois de succomber à la pulsion mortifère de s’autogoogler. Jamais elle n’en aura tout à fait terminé avec cet épisode de sa vie. Le jour où son identité lui a échappé.

Elle pense au suicide. Pendant des semaines, sa mère l’appelle tous les soirs juste pour s’assurer qu’elle est encore en vie.

Elle met une décennie et demi à reconstruire les morceaux d’elle-même. Elle quitte le pays. Se tient loin des médias. Suit une longue psychanalyse. Termines d’autres études. Éprouve des difficultés injustes à décocher un emploi. « Votre nom est trop évocateur », lui répond-on.

Qu’a-t-elle fait pour mériter cette entrée catastrophique dans sa vie adulte?

Aimer un homme puissant. Manquer de jugement en matière amoureuse. Faire preuve de naïveté envers le rouleau-compresseur politique.

Rien que nous n’aurions pas fait à sa place.

En 1998, du jour au lendemain, Monica Lewinsky est devenu la personne la plus humiliée au monde.

Levez la main si jamais, pas un seul instant, vous n’avez participé à cette délectation : médire au sujet d’une femme, lui retirer sa complexité et son humanité, la réduire à ce que les médias et le politique ont voulu que nous croyions d’elle : la meilleure tailleuse de pipe des États-Unis.

http://www.vanityfair.com/style/society/2014/06/monica-lewinsky-humiliation-culture

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Il y a quelques années, le milieu littéraire québécois s’est enflammé à propos de la décision de feu l’écrivain Gil Courtemanche de retirer son nom d’une liste de finalistes d’un prix décerné par Archambault, dont les employés étaient alors en lock out depuis plusieurs mois.

La réaction du milieu m’avait sidérée. Plutôt que de féliciter Courtemanche pour son courage, les gens le lui avaient reproché!

Voici ce qu’à l’époque, j’avais écrit à ce sujet… sans d’abord avoir le courage de le publier :

« (L’emploi du féminin inclut le masculin.)

 Contre la vertu

Plusieurs auteures et éditrices se sont indignées de l’autoretrait de Gil Courtemanche de la liste des finalistes des Grands prix littéraires Archambault. L’attention médiatique portée aux critiques du geste de l’auteur a été telle que monsieur Courtemanche s’est rapidement retrouvé dans la position de celui qui a commis une mauvaise action. Pour ma part, je salue la noblesse du geste posé par Courtemanche. J’espère avoir le courage de faire passer la solidarité et la nécessité de la dénonciation avant mon intérêt personnel, si l’occasion s’en présente un jour. (Je suis loin d’être convaincue d’en être capable.)

  • Certaines auteures et éditrices ont fait valoir que la notoriété et l’argent liés aux prix permettent d’établir des carrières littéraires, et qu’il est donc malvenu de cracher dans la soupe. Cet argument me semble fallacieux en trois manières : L’intérêt personnel ne peut être invoqué sur des questions de principe.
  • Pour une auteure qui a remporté le prix, cent n’ont jamais été, et ne seront jamais en nomination. La capacité du prix à soutenir le démarrage des carrières est tout à fait marginale.
  • Il n’appartient pas à Québécor de soutenir des carrières d’éditrices ou d’écrivaines.

Plusieurs auteures et éditrices ont poussé des hauts cris devant le souhait (j’insiste sur le mot, il est crucial) exprimé par Courtemanche : que d’autres auteures posent le même geste que lui. Ces auteures et éditrices ont vu là du mépris à leur endroit, voire une atteinte à leur liberté! Ces réactions émotives illustrent que la grandeur morale menace la satisfaction que nous avons de nous-même, plutôt que de l’inspirer. Je suis d’accord pour dire que toute personne a le droit de demeurer « indifférente », « non-alignée » ou « neutre » devant n’importe quel conflit. Mais ce non-alignement personnel n’empêche pas de saluer l’engagement d’un autre! Approuver et louer le geste n’oblige personne à poser le même. Approuver et louer le geste oblige à réfléchir à nos propres valeurs, à notre propre capacité d’agir en notre âme et conscience. Il n’y a là aucune « logique binaire ».

Appeler à l’action collective est une stratégie normale et saine. La plupart des gestes dénonciateurs sont bien mal efficaces lorsqu’il demeurent isolés. Le souhait de Courtemanche n’est que l’expression de son désir de véritablement ébranler Québécor. Y voir du mépris envers celles qui rejettent l’appel n’illustre au fond que notre malaise devant ce principe de « liberté d’inaction ».

Car depuis quand la résistance brime-t-elle la liberté? Depuis quand l’héroïsme, même relatif, constitue-t-il une mauvaise action? Nous gémissons constamment sur notre sentiment d’impuissance. Nous signons des pétitions peu compromettantes sur Facebook en faveur de moratoires ou de démissions. Mais lorsqu’il s’agit de nous montrer véritablement solidaires et désintéressées, lorsqu’il s’agit de soutenir celles qui osent dénoncer, alors nous resserrons nos confortables rangs et nous ne faisons rien.

Attaquer un geste posé en toute honnêteté et avec courage ne montre au fond qu’une chose : notre propre faiblesse au moment de prendre des décisions difficiles. Nous ne devrions pas fustiger le geste de Courtemanche, mais bien l’élever en exemple pour nous en inspirer lorsqu’à notre tour, nous aurons à refuser les nananes de l’establishment.

Annie Cloutier »

(Le 1er décembre 2010, j’ai finalement publié ce texte à http://www.stanleypean.com/droit-dauteur-et-prises-de-position-ideologiques/.)

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À l’automne 2014 paraissait dans Liberté un texte coup-de-poing d’Alain Denault au sujet de la médiocrité. L’auteur a plus tard repris ses propos dans un essai qui vient de paraître chez Lux. Dans ses écrits au sujet de ce qu’il nomme la « médiocratie », et qu’il définit comme une sorte de « moyennisation de notre pensée et de nos institutions » (mon interprétation), Denault nous appelle à une parole et à une action plus libres, moins censurées, à une vision élevée de la morale et du bien commun.

Cette vision est la mienne. En tant qu’être humain, en tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que sociologue et en tant qu’écrivaine, j’entretiens une vision élevée de la justice et de mon rôle social. Certains considèrent les personnes de mon genre comme des fouteuses de trouble ou des emmerdeuses. Pourtant, jamais je n’apporte autres choses que des arguments respectueux dans les questions – parfois controversées et douloureuses – que j’aborde.

« La principale compétence d’un médiocre? écrit Denault. Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir. » (p. 5-6)

« Des exemples? écrit Isabelle Paré au sujet de l’essai de Denault dans Le Devoir. Des politiciens qui éludent les enjeux controversés, des universitaires qui accouchent de recherches complaisantes pour plaire aux subventionnaires, des universités qui étouffent la pensée critique plutôt que d’encourager l’audace. Loin de ne contaminer que les hautes sphères du pouvoir, la médiocrité étend ses tentacules jusqu’au petit travailleur qui tait la collusion ou l’ineptie de ses supérieurs pour grimper dans l’échelle sociale. »

Et Denault de poursuivre :

« Les participants à ce pouvoir affichent un rictus complice. Se croyant les plus malins, ils se satisfont d’adages tels que : « il faut jouer le jeu ». Ici, le « jeu » – expression floue s’il en est et en cela convenant à la pensée médiocre – en appelle tantôt à se plier de manière obséquieuse à des règles établies aux seules fins d’un positionnement de choix sur l’échiquier social, tantôt à se jouer complaisamment de ces règles dans des collusions multiples qui pervertissent l’intégrité d’un processus, tout en maintenant sauves les apparences. » (p. 12)

Conclusion, navrante :

 « Se dire libre dans un tel régime ne sera qu’une façon d’en manifester l’efficace. » (p. 6)

Denault, Alain (2014). « La médiocratie » dans Liberté, no 306. http://www.revueliberte.ca/content/la-mediocratie

Denault, Alain (2015). La médiocratie, Montréal, Lux.

Paré, Isabelle (2015). « Ces médiocres qui mènent le monde » dans Le Devoir, 13 octobre. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/452363/ces-mediocres-qui-menent-le-monde

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Ces derniers temps, sur le campus Silliman de l’université Yale, aux États-Unis, un courriel extrêmement soigné, posé et intelligent d’une professeure d’éducation à l’enfance, Erika Christakis, est devenu l’objet d’une campagne de haine ahurissante.

Brève mise en contexte : en octobre, 13 administrateurs de ce campus avaient fait circuler une lettre de conseils quant à la teneur acceptable ou non des costumes que les étudiants étaient susceptibles de porter. Ces conseils visaient à éviter que des étudiants se déguisent de façon à offenser certaines minorités culturelles.

Dans son courriel, madame Christakis se demande s’il est bien avisé que ce soient des comités d’adultes qui décident du type de costume que les étudiants doivent porter à l’Halloween.

This year, we seem afraid that college students are unable to decide how to dress themselves on Halloween. I don’t wish to trivialize genuine concerns about cultural and personal representation, and other challenges to our lived experience in a plural community. I know that many decent people have proposed guidelines on Halloween costumes from a spirit of avoiding hurt and offense. I laud those goals, in theory, as most of us do. But in practice, I wonder if we should reflect more transparently, as a community, on the consequences of an institutional (bureaucratic and administrative) exercise of implied control over college students.

À la sidération absolue de madame Christakis, ses propos ont été interprétés comme une preuve d’inconscience face aux inégalités historiques subies par certaines minorités et face aux dommages que peuvent causer les stéréotypes liés aux « races ».

Des hordes d’étudiants demandent maintenant le renvoi de madame Christakis et de son mari. Des centaines d’entre eux les attaquent et les insultent, tant sur le campus que sur les réseaux sociaux. Une campagne de honte publique (« public shaming ») se déploie contre eux.

http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/11/the-new-intolerance-of-student-activism-at-yale/414810/

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Au Québec, le harcèlement psychologique au travail est défini à l’article 81.18 de la Loi sur les normes du travail :

Pour l’application de la présente loi, on entend par «harcèlement psychologique» une conduite vexatoire se manifestant soit par des comportements, des paroles, des actes ou des gestes répétés, qui sont hostiles ou non désirés, laquelle porte atteinte à la dignité ou à l’intégrité psychologique ou physique du salarié et qui entraîne, pour celui-ci, un milieu de travail néfaste.

Les blogueurs ne sont pas protégés par la Loi sur les normes du travail.

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Un jour d’octobre 2011, Emma Holten, une étudiante danoise, s’est tout à coup trouvée dans l’impossibilité d’accéder à ses courriels. Elle a d’abord cru avoir oublié son mot de passe. Quand elle s’est de nouveau connectée à son compte, des centaines de courriels l’attendaient.

On avait pénétré dans son ordinateur. On s’était emparé de tout ce qui s’y trouvait – y compris des photos nues d’elle-même, qui n’avait pas été destinées à être partagées.

I had become one of the thousands, hundreds of thousands, of girls thrown into the porn industry against their will. I thought “how bad can this really be?” The guys at school would find it hilarious, probably; talk about it for ten minutes: “Holy shit, have you seen Emma?” It was humiliating, of course, but I’ve never been ashamed of my body or my sexuality. No doubt, I wished it had never happened, but I couldn’t have imagined the next two years.

Car au cours des deux années qui ont suivi, Holten, assaillie de courriels et de demandes fantasques et obscènes en tous genres et de tous horizons, en est venue à prendre conscience de ce qui s’était réellement passé : on l’avait dépouillée de son humanité. Internet s’amusait d’elle comme du dernier jouet sexuel. Et le fait même qu’elle n’ait pas désiré attirer une attention de cette ampleur était ce qui érotisait son image à l’extrême.

The realisation that my humiliation turned them on felt like a noose around my neck. The absence of consent was erotic, they relished my suffering.

Les histoire comme celles de Holten hantent Internet par centaines de milliers. Toutes, elles décrivent la déshumanisation, l’humiliation et l’objectification sexuelle de femmes qui n’ont rien commis de particulier, rien demandé.

It’s one thing to be sexualised by people who are attracted to you, but it’s quite another thing when the lack of a ‘you’, when dehumanization, is the main factor. I realised that if I had been a model sexualising herself I would have been of little interest. My body was not the appealing factor. Furthermore, I saw that my loss of control legitimised the harrasment. I was a fallen woman, anyone’s game. What was I aside from a whore who had got what she deserved?

Ce n’est pas tant l’histoire de Holten qui est poignante, que la réflexion qu’elle lui inspire. Il faut lire ce que la honte et l’humiliation initiales deviennent sous le regard autocritique et charitable envers elle-même de cette jeune femme fascinante.

I’ve spent a lot of time thinking about how I could possibly stop hating my body. I blamed it for my humiliation. Why did it make people treat me that way? Would I ever be able to look at myself and see a human being?

La honte publique s’abat sur nous au moment où on s’y attend le moins. Elle n’a rien à voir avec ce que nous sommes et ce que nous nous efforçons d’accomplir.

Rien à voir avec nous.

Que faire, dès lors? Comment réagir? Faut-il cesser de faire l’amour? De se sexualiser pour un regard aimant et aimé? Faut-il cesser d’écrire?

There is no easy solution to such thoughts. You are caught between a wish to never be seen again and a determination not to live a life ruled by shame.

 http://www.hystericalfeminisms.com/consent/

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Quand j’ai assisté aux deux minutes de la haine de 1984 au Trident il y a trois semaines, sur le coup, j’ai pensé à mon expérience de cycliste à Québec qui ne cesse de se détériorer. Récemment, une femme dans son Audi a admis m’avoir coupé le passage délibérément. La haine de ce que je représentais – femme libre sur son vélo – se lisait dans son regard. Les deux minutes de la haine me faisaient penser à certains propos tenus sur certaines radios publiques de Québec.

Mais la haine ne vient pas toujours de là où on l’attend. Elle est partout, dans tous les milieux, nourrie par l’effet de groupe, l’individualisme, l’austérité, notre FOMO collectif, la fulgurance et l’intempestivité de nos réactions à des textes que nous lisons en diagonale, à l’affût d’une dose facile d’indignation ou d’émoi : toutes ces marques de notre époque qui font que nous nous tenons désormais seuls devant nos envies de succès, nos désirs d’appartenance et notre terreur de ne pas arriver à  payer les traites à la fin du mois.

Nous sommes et nous valons tous beaucoup mieux que cela.

À la fin de 1984, sur le point de se faire dévorer le visage par des rats, Winston plie, évidemment. Nous avons tous nos points de sensibilité extrême. Nous ne sommes en mesure de nous commettre et de nous tenir debout que jusqu’à un certain point. Mais ce point, si peu élevé et si fragile soit-il, nous devons nous efforcer de l’atteindre.

Ashley Madison, Le mirage et la sexualité que nous voulons

by Annie Cloutier

N.B. Ce texte parle (notamment) de l’infidélité hétérosexuelle des hommes, qui sont de très, très loin les plus nombreux à utiliser le site Ashley Madison. Bien sûr, les femmes aussi, trompent, ainsi que les personnes homosexuelles. Nous en reparlerons.

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Robotique sexuelle, Tinder, Le mirage, Ashley Madison… quantités de productions culturelles et d’anecdotes médiatiques illustrent de semaine en semaine à quel point notre conception et nos pratiques de l’amour, de la sexualité et des liens humains évoluent rapidement ces dernières années.

Le philosophe Michel Foucault a montré que les pratiques et la signification de la sexualité et de l’amour varient selon les contextes sociaux. Dès lors, la question se pose : quel genre d’idéal sexuel et amoureux sommes-nous en train de mettre en place dans notre société?

Christine Beaulieu dans Le mirage II

Il est d’autant plus pénible de réfléchir à cette question qu’un constat se fait accablant : dans notre société inondée de sexe, on ne sait plus parler de sexualité. Partout, des couples obnubilés par leur iphone qui fantasment sur des images et qui ne communiquent pas. Partout, des femmes obsédées par leur poids, leur cellulite et leurs rides qui ne réalisent pas que leur attirance réside dans leur capacité d’entrer en relation avec l’autre. Partout, des hommes qui se sentent incapables d’exprimer ce que sont leurs besoins et leurs désirs, qui s’imaginent que l’excitation se résume à une paire de seins rebondis ou à la prise en levrette de leur secrétaire le soir après 18 h dans un bureau désert.

Partout, des images de corps lisses, formatés, non-biologiques, non-fatigués, non vieillissants, non menstrués, non-procréants, non-poilus, non-allaitants, etc. Des corps lisses, formatés, impossibles. Des positions, des contextes pornographiques, de la domination et de l’avilissement, des rush d’adrénaline sans aucun rapport avec la réalité.

Nous idolâtrons le sexe. Le détachons du tissu relationnel de nos existences. Le fétichisons. Le réduisons au niveau expérientiel d’un tour de manège de La Ronde particulièrement excitant.

Notre rapport social au désir sexuel est malade, donc. Nous exhibons une version cartoonesque de ce désir partout et tout le temps, mais nous n’en parlons jamais. Nous ne nous donnons pas de modèle quant à la façon de canaliser ce désir et de le sublimer dans une relation satisfaisante. Nous n’expliquons pas à nos adolescents que la tentation existe, qu’elle révèle ce que nous sommes, qu’il faut savoir l’interpréter et qu’il existe des façons de la dépasser pour grandir comme être humain. Nous ne nous rappelons pas que le désir n’est pas le moteur suprême de l’éthique et que ce n’est pas parce qu’on a envie d’une chose que nous y avons droit. Nous ne voulons pas savoir que tout ne s’achète pas. Nous ne parlons pas de confiance, de loyauté et d’engagement et encore moins du sens qu’on peut donner à notre existence en général, et à notre vie sexuelle en particulier. Nous ne nommons pas la souffrance des personnes trahies, des enfants qui grandissent dans des foyers scindés, des familles brisées. Tout, partout, nous crie : si vous le voulez, obtenez-le. Parce que vous le valez bien.

Le scandale Ashley Madison illustre à quel point nos conceptions sociales à propos du sexe conduisent à des situations dévastatrices. Comment est-il possible que tout, à ce point, paraisse permis dans le domaine des pratiques sexuelles, en même temps que ces pratiques « permises » demeurent honteuses, dissimulées, inavouées, explosives et capables de détruire en un instant de divulgation les noyaux relationnels les plus importants qu’un homme peut entretenir dans sa vie : sa femme, ses enfants, sa famille?

La réponse, d’une certaine façon, est simple : ce n’est pas parce que le marché offre tout que la morale cautionne pour autant tout ce qu’il est permis d’acheter.

Les utilisateurs d’Ashley Madison, de plus, sentent bien qu’au moment où ils s’octroient le droit absolu au plaisir/désir égocentrique, ils infligent forcément une douleur fulgurante aux personnes à qui ils ont promis leur loyauté.

Ashley Madison

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Mon mari et moi passons beaucoup de moments, ces années-ci, à expliquer à nos adolescents que nous faisons l’amour ensemble – et ensemble exclusivement – depuis plus de vingt ans. Comme tous les ados, nos fils grimacent devant la suggestion que leurs parents quarantenaires ont une vie sexuelle tissée de positions diverses (oui! oui!), d’écoute, de moments volés, de complicité, de frustrations, de respect et de la conséquence directe de la sexualité : la parentalité.

Mais ils sont soulagés, aussi, et franchement heureux que nous abordions ces sujets. Ils aiment savoir que nous nous aimons et que nous nous désirons. Leur monde tient, quand ils entendent cela.

Mon mari passe son temps à me rassurer. À chaque scandale sexuel, à chaque sortie d’un nouveau film de Ricardo Trogi, à chaque nouvelle « preuve » de l’emprise ahurissante qu’a le désir sexuel sur les hommes de notre société, une vague d’insécurité m’envahit. Il voyage d’hôtel en hôtel, plusieurs fois par année. Bien que j’aime faire l’amour avec lui et que j’aime parfois que le sexe soit super excitant, je n’ai aucune envie de passer l’essentiel de ma vie à penser au sexe, à magasiner des jouets sexuels ou à imaginer «  100 façons de lui tailler des pipes dégoulinantes ». Il me semble que le sexe n’est pas – et ne doit pas être – le point de focalisation de mes aspirations et du sens que je donne à ma vie.

Mon insécurité quant à sa fidélité le désarçonne et l’enrage, parfois, aussi. Car, de l’amour et de la sexualité, au fond, il se fait la même conception que moi. L’amour, pour lui comme pour moi, est un mélange complexe et subtil de tendresse, de passé commun, d’intimité, de gestes intimes et de sexe exaltant (de temps en temps). Il est heureux – profondément heureux, je le sais, je le constate, je le sens – dans notre relation monogame qui a débuté lorsque nous avions 20 ans et qui, nous l’espérons, nous portera jusqu’à 100.

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L’affaire Ashley Madison est d’une tristesse effarante. Flâner sur des sites de profils (faux! semblerait-il, en plus!) de femmes. Rêver de les posséder incognito, sans attache et sans conséquence. Payer pour « vivre » cette aventure, ou au moins en envisager la possibilité. Payer pour être certain d’avoir affaire à une marchandise, un achat, un acte qui n’engage que son porte-monnaie. Payer pour que sa vie officielle, mariée avec enfants, ne soit pas entachée. Payer pour que l’émotion, la confiance et la responsabilité ne soient pas engagés.

Le sexe, chez Ashley Madison, est une énergie primale qu’il ne faut ni endiguer, ni avouer. L’excitation de la dépravation. Le sexe, chez Ashley Madison, n’engage ni morale ni conversation ni responsabilité.

C’est contre l’empire du sexe et tous les Ashley Madison de ce monde que mon mari s’insurge lorsque l’insécurité s’empare de moi. Cet empire rend ridicules et inutiles les efforts de tant de femmes et d’hommes pour canaliser le meilleur de leurs élans dans une relation engagée et aimante. Ça donne quoi, d’être l’homme d’une seule femme, si cette femme, bombardée des images en rafale et des propos de tous ces hommes qui se targuent de ne songer qu’à baiser, en vient à associer « homme », « sexualité affamée » et « infidélité »?

-T’as vu cet article? m’arrive-t-il encore de m’écrier. Semblerait que tous les hommes qui fréquentent les colloques à l’étranger fréquentent les bordels et les services de masseuses.

-Pas tous les hommes, chérie. Pas moi.

Mais dans une société qui ne croit plus à la possibilité de l’engagement, qui ne se pose plus la question de la moralité et qui ne réfléchit plus à ce que cela signifie, d’entretenir des relations décentes, les femmes qui, comme moi, croient à la fidélité de leur conjoint, passent pour des demeurées ou des idiotes.

Mariage

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Je crois en l’engagement de mon mari. Je crois que la sexualité varie avec les sociétés et que nous pouvons nous donner des valeurs et des modèles de conduite qui favorisent plutôt la fidélité que les feux d’artifice orgasmiques erratiques qui  ne durent qu’un instant.

Il ne s’agit pas de juger les comportements, les désirs et les décisions individuelles, mais bien de plaider en faveur d’une morale collective qui accorde plus d’importance à la moralité dans la sexualité.

Je suis née au XXe siècle. Je comprends très clairement que mes propos, d’une certaine façon, sont conservateurs et dépassés (ce qui est inconfortable pour une gauchiste comme moi). Je sais que des forces inexorables nous conduisent vers une conception toujours plus individualiste et déshumanisée de la sexualité. Et pourtant… je ne peux laisser cette révolution s’accomplir sans au moins tenter quelques textes pour la contrer.

Moins futiles qu’il n’y paraît : les autocollants familiaux sont un miroir social

by Annie Cloutier

Il y a quelque temps, une journaliste m’a interrogée au sujet de la signification sociologique de ces fameux autocollants familiaux apposés sur la vitre arrière de certains véhicules (souvent des minifourgonnettes ou leurs variantes). (Vous pouvez lire l’article ici.)

J’accepte toujours avec plaisir de réfléchir à quelque phénomène social que ce soit. Mais j’avoue avoir été surprise de constater à quel point, en l’observant de près, le phénomène des autocollants familiaux symbolise finement la situation des familles d’aujourd’hui.

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Voici quelques éléments d’analyse qui me semblent passionnants :

1-Les familles et la mobilité

Dès les années 1940, les sociologues américaines Burgess et Locke font de la mobilité le fait marquant de la réalité des familles qui leurs sont contemporaines. Tout bouge! constatent-ils. Plus rien ne se transmet de façon immuable, comme auparavant. Et la mobilité est partout : dans la démocratisation de la Fort T, bien entendu, qui permet désormais que les familles se déplacent chaque jour sur plusieurs kilomètres, mais dans la culture et les représentations également. Des citoyens d’États différents s’épousent pour fonder une famille. Ces familles déménagent plusieurs fois au cours de leur vie. Les pères « font carrière », changent d’emploi. Les familles s’éloignent de certaines conventions sociales pour inventer des existences qui leur conviennent personnellement (et, ce faisant, inventer d’autres normes). Chaque jour, elles utilisent leur voiture pour effectuer leurs achats. Il est désormais normal de ne plus vivre sa vie entière dans le même village, à proximité de ses parents. Comment, dans un tel contexte, préserver les liens familiaux? La famille survivra-t-elle à la modernité?

Trois-quarts de siècle plus tard, inutile de chercher à le nier, les familles, en quelque sorte, sont devenues des voitures, se vivent en voitures, se représentent sur des voitures. Elles sont la mobilité même. Plus que la traditionnelle table familiale de la salle à dîner, les voitures sont devenues le lieu où se rassemblent les membres des familles, où ils peuvent discuter un moment avant d’être déposés sur des lieux différents où se vivent leurs vies quotidiennes indépendantes.

2-La famille est un cocon

Dans les années 1950, le sociologue (américain aussi) Talcott Parsons définissait la famille comme un havre, un cocon, dont la fonction première est de pourvoir aux besoins émotionnels de ses membres. C’est la fameuse famille nucléaire. Depuis cette époque, la famille, bien sûr, a continué d’évoluer – et, taux de divorces et de séparations à l’avenant, n’est déjà plus si nucléaire que ça – mais cette idée de refuge est toujours prégnante : dans une société individualiste qui exige que nous nous réalisions de manière individuelle et autonome, nos parents, nos sœurs et nos frères demeurent – dans nos représentations du moins – les garants de l’amour inconditionnel qui prodiguent encouragements, sollicitude, stimulation et réconfort. Quand tout va mal, quand le monde extérieur est trop stressant, trop compétitif, trop cruel ou hostile, nous pouvons toujours nous blottir contre eux dans le confort familial.

Difficile de ne pas voir, dans les autocollants appliqués sur des carlingues hermétiques climatisées et hyperconfortables, un symbole de la famille-cocon qui fait inlassablement tampon entre l’extérieur impitoyable et l’aise familiale. Et c’est logique : puisque la voiture est désormais un haut-lieu des relations familiales, rien de plus normal qu’on y imprime le sceau de sa sécurité. Cela dit, une fois ce sceau apposé, rien n’empêche les membres, à l’intérieur du cocon, de vaquer à des occupations toujours plus personnalisées : navigation sur son appareil intelligent, enfants visionnant des films sur la banquette arrière, conducteur dictant des consignes sans lâcher la route des yeux, passager somnolant. La famille-cocon adaptée à un individualisme toujours plus poussé.

La voiture procure un sentiment de sécurité.

La voiture procure un sentiment de sécurité.

3-Se faire connaître et reconnaître : l’individualisme

Vivre dans une société individualiste telle que la nôtre, c’est éprouver un besoin immense de reconnaissance pour notre particularité. Nous avons le droit et l’obligation d’être qui nous sommes, mais nous voulons que soit reconnue par les autres cette individualité à laquelle nous travaillons tant. Ceci vaut pour notre famille. La société d’autrefois imposait des normes strictes aux familles, et il n’était pas question pour ses membres de chercher à fonder une famille « unique », « qui corresponde à notre style personnalisé », monoparentale ou homoparentale, par exemple. Cette limitation des choix (un père, une mère et des enfants sous un même toit) nous paraît aujourd’hui l’effet d’un contrôle social démesuré, mais il faut bien comprendre qu’elle venait de pair avec une reconnaissance intense, de la part de la société, des rôles sociaux qu’on n’avait que peu de choix d’adopter. Du fait même de se marier et d’avoir deux ou trois enfants, les parents accédaient à une reconnaissance et à une valorisation intenses.

Aujourd’hui, ces normes familiales touchant à la structure familiale se sont relâchées (d’autres ont pris le relais, comme nous le verrons plus bas) : on peut former famille comme on le désire, coucher avec qui l’on veut, pour la durée qui nous satisfait, choisir d’avoir ou non des enfants, vivre plusieurs vies familiales différentes au cours d’une vie, etc. Mais la reconnaissance sociale s’est beaucoup relâchée aussi. Chacun est occupé à créer et à réussir sa propre famille. Ne demandez pas aux autres d’approuver : votre façon de faire les indiffère plutôt (malgré leur amitié sincère – là n’est pas la question) et de fait, les confronte parce qu’elle leur propose un modèle supplémentaire, alors qu’ils ont déjà fort à faire pour départager ce à quoi ils aspirent et ce qu’ils rejettent dans le foisonnement de modèles auxquels ils sont constamment exposés. En matière familiale, comme en tout, dans la société individualiste, c’est chacun pour soi.

Dans ce contexte, illustrer sa famille sur sa carlingue, c’est s’imposer au regard des autres dans le but d’exister socialement et, idéalement, d’obtenir une certaine valorisation. Ceci est d’autant plus nécessaire et, encore une fois, logique, que le fait de passer une grande partie de son temps en voiture dérobe la famille au regard des autres. Or, les familles désirent exister socialement.

4-La diversité familiale contemporaine

De l’individualisme découle une diversité familiale toujours plus prononcée. Il n’y a plus un seul modèle familial favorisé socialement. Tout est possible, toléré, considéré avec plus ou moins de respect (ou d’indifférence), de nos jours. Ceci est particulièrement vrai au Québec, où l’union de fait, par exemple, est plus acceptée socialement qu’à peu près partout ailleurs au monde. Taux élevés de divorce, unions VES (« vivant ensemble séparément »), familles homosexuelles, monoparentales, volontairement sans enfants, reconstituées, conception médicalement assistée, foyers intergénérationnels, élargissement important des frontières du sexuellement tolérable, coexistence de conceptions traditionnelles et d’idéaux progressistes, familles immigrantes aux valeurs et à la culture diverses : il semble y avoir autant de modèles familiaux qu’il y a de familles. Comment affirmer son identité et trouver du sens dans ce foisonnement?

5-La conciliation famille-travail

Burgess et Locke avaient raison : 100 plus tard, nous passons toujours de moins en moins de temps auprès des membres de notre famille. Dès leur conception, nous n’avons rien de plus pressé que de planifier la garde distanciée de nos enfants. Nous plaçons nos parents âgés dans des CHSLD. Nous embauchons des professionnels divers pour pourvoir aux besoins de nos proches. Nous travaillons énormément, nous sommes souvent au bureau, chez des clients, sur la route ou dans les airs. Et lorsque, physiquement, nous nous trouvons réunis au même endroit que les autres membres de notre famille, notre regard est porté sur un objet conçu pour nous transporter ailleurs (au travail, notamment). Nous nageons en plein paradoxe familial : nous accordons une immense importance à « la famille » (les sondages sont unanimes), mais, dans les faits, nous passons très peu de temps attentif avec nos conjoints, nos enfants et nos proches. (Voir les constatations du sociologue québécois Daniel Mercure à cet effet.)

Notre société a une immense responsabilité face à cet état de fait car c’est elle qui encourage (force?) chacun d’entre nous à donner le meilleur de nous-même au travail rémunéré. Jusqu’à nos politiques familiales qui misent sur la garde des petits par des non-membres de la famille (réseau des CPE) et qui ne soutiennent financièrement que les parents-travailleurs (assurance-parentale).

Les parents qui désirent créer plus de cohésion et de proximité familiale peuvent se sentir bien démunis socialement, ces années-ci. Encore une fois, dans ce contexte, les autocollants deviennent des talismans : pour celle ou celui qui n’arrive pas à provoquer des moments familiaux attentifs aussi souvent qu’elle le désire, la représentation de sa famille sur la voiture, comme les cadres numériques posés sur le bureau au travail, agissent à la fois comme des rappels de ce à quoi elle aspire et comme des consolateurs : les membres de ma famille sont quelque part, ils existent, ils vont bien. Bientôt, nous serons réunis. Je serai auprès d’eux.

6-La famille comme image de prédilection

Depuis l’invention des réseaux sociaux, nous vivons sous le joug de l’image et de la mise en scène continuelle de soi. Facebook est l’illustration la plus flagrante de ce phénomène qui porte chacun de nous à soigner les apparences, à compétitionner dans le concours de la vie la mieux réussie, à performer au moins en surface et à projeter sans cesse l’image du bonheur et de la perfection.

Dans cette révolution de la sociabilité, la famille a fort à faire pour demeurer un cocon. Car le défi est désormais double : il faut, d’une part, « réussir sa cohésion » et donc la protéger, et d’autre part, exposer cette cohésion au regard des autres. Car notre famille est un emblème primordial de notre réussite sociale, aussi important que le travail rémunéré. Qui n’a rien à en montrer sur Instagram, point de vue famille, court le risque de disparaître socialement. Il faut que nous ayons l’impression – et il faut que les autres sachent – que notre famille existe, qu’elle réussit et qu’elle est à la hauteur de la compétition. Les incohérences, les colères, les disputes, la saleté, les infidélités, les lâchetés, les lassitudes et les complexités en tous genres, tissu même de la vie familiale, n’ont pas leur place dans cette exposition magnifiée de la famille. Ce qui importe, c’est l’image, aussi pure, sympathique et souriante que possible. Encore une fois, les petits bonhommes souriants autocollés sont une façon d’affirmer ce type de réussite vis-à-vis du monde.

7-L’hypermaternité et l’hyperparentalité

Nous sommes supposés raffoler de nos enfants et ne désirer rien plus que de les voir représentés sous nos yeux constamment. Nos mères logeaient nos photos scolaires dans les pochettes de leur porte-monnaie. Nous posons des cadres numériques sur notre bureau, bien en évidence : sachez que j’ai des enfants, que je pense à eux sans cesse et que je ne souffre pas d’être séparée de leur image ne fût-ce qu’un seul instant.

Par ailleurs, nous devons faire tout ce qui est en notre possible pour donner au monde la représentation la plus lisse possible de notre maternité/paternité. Les normes de l’hyperparentalité, de nos jours, sont épouvantablement élevées. Nous ne sommes jamais supposés perdre patience, nous devons passer du temps de qualité auprès de nos enfants, faire des activités constructives et vivifiantes avec eux, dépenser beaucoup d’argent pour leur faire vivre des expériences, veiller à l’extrême sur leur alimentation, leur santé, leur sécurité et leur confort, complimenter leur personnalité, tenir leurs défauts en joue sans les disputer (surtout pas en public), etc. Personne, évidemment, ne se hisse même proche de la satisfaction de ses exigences. À la maison, c’est comptoirs sales, pizzas congelées, escaliers déboulés, colères intenses et subites et compagnie. Mais personne ne doit savoir. Notre famille est sans aspérité. Nous n’offrons aucune emprise à la critique. Voyez ce que nous sommes : des lignes blanches sans faille, des dessins simplifiés.

L'image de la sérénité et de la perfection. (La réalité est autre, évidemment.)

L’image de la sérénité et de la perfection. (La réalité est autre, évidemment.)

8-Les familles et les couples se font et se défont, au gré des vicissitudes et des envies

Les familles se disloquent, de nos jours. On rencontre quelqu’un d’autre. On aspire à la passion. On se quitte. On fonde un nouveau foyer. On instaure la garde partagée. On ne se marie plus pour l’éternité. Un jour, les enfants quittent la maison. Ils habitent à Londres, à Kuala Lumpur ou à North Bay. Les petits-enfants soufflent des bisous sur Skype et babillent dans des langues étrangères. Les enfants de notre conjoint nous appellent par notre prénom et ce sont eux qui héritent de la maison que nous habitons depuis 20 ans lorsque leur père décède subitement.

Plus les pronostics de sa durée sont défavorables, plus on ressent le besoin de se représenter notre famille comme une création conçue pour la solidité. On sait bien que notre installation peut s’effondrer. Mais pour l’instant elle fonctionne, elle dure, elle existe et on veut se le montrer.

Une variante plus large de cette angoisse de disparition est celle qui porte sur la fin de la famille moderne. Nous savons que la famille parents mariés/enfants des mêmes parents relève d’un modèle qui s’étiole peu à peu. Or, pour plusieurs d’entre nous, ce modèle demeure inspirant et attirant. Nous luttons quotidiennement pour le maintenir dans notre foyer tout en ressentant que nous n’y pouvons rien, que des forces sociales jouent contre nous, que nous participons d’une réalité qui aura bientôt fait long feu.

9-La société de consommation

Conférer de la stabilité à notre famille, dire qui on est, réussir sa famille, en projeter une image positive, se sentir proche de ses membres, affirmer notre amour pour eux : que de défis, que d’efforts, que d’énergie! Heureusement, tout se résout par la consommation. Se rendre en voiture dans un magasin à grande surface. Arpenter les allées. Sélectionner. Réfléchir. Choisir les dessins dans lesquels on se reconnaît. Se présenter à la caisse et tendre sa carte de crédit. Gestes rassurants et vaguement rituels. L’angoisse familiale apaisée par l’achat.

10-L’automobile tue

Contrairement aux paradoxes, heureusement! Car il est fort, ici. Les autocollants famille, d’une certaine façon, sur la route, affirment : « Portez-nous une attention particulière : nous sommes une famille, nous sommes précieux. Conduisez prudemment. »

Or, la voiture elle-même, bien sûr, malgré ce qu’on s’efforce de nous en faire croire, ses sangles, ses freins ABS et son aura de cocon, est tout sauf sécuritaire. Chaque fois que nous prenons le volant, nous nous exposons nous-même, ainsi que nos passagers, à l’accident. Nous devenons un danger potentiel pour tous les piétons et les cyclistes que nous croisons, mais également pour les autres usagers de la route. De plus, nous produisons des gaz nocifs qui mettent en péril la survie même de nos enfants.

Situation paradoxale typique : le SUV garé devant le CPE à huit heures le matin. À l’intérieur, deux enfants bridés qui ne bénéficieront d’aucun moment pour explorer leur quartier durant la journée. Leurs écrans allumés. Le moteur tournant au ralenti. Un parent en talons hauts ou en complet entre en courant au CPE, y dépose le plus jeune, revient d’un pas pressé, saute dans la voiture et repart sur les chapeaux de roue dans le quartier résidentiel à quelques centimètres des enfants sur les trottoirs qui marchent vers l’école, destination service de garde ou camp de jour. Souvent, ce parent tourne à droite sur un feu rouge de manière illégale et va même jusqu’à ignorer les panneaux d’arrêt des autobus scolaires. Il s’agit d’un exemple stéréotypé, bien sûr. Mais une part de nous s’y reconnaît, non?

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11- Toute la famille contemporaine est résumée dans ces autocollants

Les parents qui achètent et arborent ces autocollants affirmeront qu’ils le font parce qu’ils sont drôles, attachants, sympathiques ou parce qu’ils veulent faire plaisir aux enfants. Ils n’y verront rien de plus signifiant.

À mon sens, toutefois, une angoisse réelle se dissimule derrière les autocollants familiaux. Une difficulté à affronter des questions graves : est-ce que je mets autant d’énergie à construire une vie belle et bonne qu’à en présenter l’image? Qu’est-ce que la famille parfaite? Qu’est-ce que ma société attend de moi? Qu’est-ce qu’être un bon parent? Est-ce que je suis à l’aise avec ma « vraie vie »? Est-ce que j’assume qu’en réalité, ma famille est (fort probablement) loin d’être parfaite?

Les autocollants, comme les photos de vacances en série sur Facebook, règlent la question efficacement.

C’est pourquoi je suis de celles qui ne peuvent s’empêcher de les trouver attendrissants, ces autocollants. Quelles que soient ses difficultés, la famille, c’est réellement important et tous les moyens que peuvent prendre ses membres pour ressentir un sentiment de cohésion et pour rappeler leur existence bien réelle à l’ensemble de la société est bienvenu.

Pour les gens que le phénomène exaspère, personnellement, j’en appelle à un peu de bienveillance : former une famille, de nos jours, c’est souvent la quadrature du cercle. Plutôt que de juger la façon dont les familles cherchent à se donner une cohésion, je pense que nous devons tous, collectivement, réfléchir à la valeur fondamentale des familles afin que toutes les familles se sentent mieux inclues et soutenues.

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Bibliographie

Burgess, Ernest W. et Harvey J. Locke (1945). The Family from Institution to Companionship, Chicago, American Book Company.

Dagenais, Daniel (2000). La fin de la famille moderne. Signification des transformations contemporaines de la famille, Québec, Presses de l’Université Laval.

Lasch, Christopher (2012 [1995]). Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, Paris, François Bourin Éditeur.

Mercure, Daniel (2008). « Travail et familles. Des tensions croissantes au cours de la prochaine décennie », dans Pronovost, Gilles et al. (dir.), La famille à l’horizon 2020, Québec, Presse de l’Université du Québec, p. 147-172.

Parsons, Talcott (1949).  « The Social Structure of the Family » dans The Family : Its Function and Destiny, New York, Harper and Brothers, p. 241-274.

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